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occitan-touareg

Monter à Paris, descendre à Madrid !

16 Janvier 2016 , Rédigé par Pellet Jean-Marc Publié dans #occitanie, #peuples(bretons-catalans-basques-etc)

Texte de Serge Viaule traduit de l'occitan.

Et si la Catalogne avait été sauvée par l'expressivité sémantique de sa langue ?

   On le sait bien assez quand on monte quelque part, c’est que l’on part de plus bas. Prenons l'exemple domestique le plus courant que nous pouvons trouver dans la vie de chaque jour. Je veux parler de monter un escalier. Forcément, nous montons pour aller plus haut : au premier étage, ou au second, ou au troisième, enfin à un étage supérieur à celui où nous sommes. Tant de choses qui paraissent évidentes. Cependant, la dangerosité de l'évidence c’est qu'elle a tendance, à la longue, à se faire oublier.

   Je ne sais pas si, plus haut, vous avez remarqué l'adjectif "supérieur". Celui-ci a plus d'un sens. Je l'emploie ici avec le sens de "plus haut que". Exemple : "je vais grimper « l'échelon supérieur ». S’il s’agit des barreaux d'une échelle, ils sont tous identiques. Il n’y a pas un barreau qui serait plus gros ou plus fin qu'un autre. De même, il n’y en a pas de plus fragile que l'autre. Ils ont tous la même résistance et la même solidité. Et pourtant, si vous vous tenez sur le barreau qui se trouve au milieu de l'échelle et si vous voulez continuer de monter, vous allez être obligé d'aller poser vos pieds sur le barreau supérieur. Au contraire, si vous voulez descendre, vous serez obligé de poser la plante de vos pieds sur le barreau inférieur. Il peut arriver que la logique soit quelque chose de terrible. Sur une échelle de dix barreaux identiques, il suffit que vous posiez les pieds sur un d’entre eux, pour que, soudain, le temps que vous serez en équilibre sur l'échelle, les autres barreaux soient supérieurs ou inférieurs à l'unité de référence. Là où les choses se compliquent, jusqu’à devenir bizarres, c’est que si vous inversez le sens de l’échelle, les barreaux qui étaient supérieurs se retrouvent inférieurs, et vice versa.

   Tout ce qui est haut domine. D’en haut on voit plus loin que d’en bas. Si vous voulez mieux regarder, il vous faudra bien monter sur une colline. Le donjon d'un château est la tour la plus haute de l'édifice. Souvent, au Moyen Age, la châtelaine et le châtelain résidaient dans le donjon. Pour mieux surveiller leur monde ou pour affirmer physiquement et concrètement que socialement ils étaient "de la haute" ?

   Tout ce qui est haut a toujours eu meilleure presse que ce qui est plus bas. Les exemples pourraient se multiplier à l'infini : un vin de basse qualité ; une tension électrique de basse intensité ; le traitre a fait preuve de bassesse ; etc… même dans les vêtements, une paire de bas (même s’ils ne sont pas encore troués) n’a pas la noblesse d'une paire de gants. Parce que les gants protègent les "orteils" d'en haut et que les bas défendent les "doigts" d'en bas.

   De tout temps il a été valorisant de monter. D'ailleurs, pour aller au paradis on n’y va pas autrement qu'en montant. "Nous montons au paradis" tandis que "nous descendons en enfer, bien sûr. A nouveau, ce qui est beau, ce qui est agréable semble se situer en haut. Tant que le paradis sera inévitablement associé à l’idée d’ascension, les gens seront toujours prêts à monter.

   Sémantiquement il semblerait que l’on donne plus de crédit a ce qui est haut. Dans l'imaginaire collectif on constate que la qualité d'une chose est directement proportionnelle à sa hauteur. Cela vaut surtout pour la situation sociale, comme nous venons de le voir à propos des châtelains. Mais pour toute chose, tant qu’à faire, il vaut mieux viser le haut niveau. Par exemple, les sportifs de haut niveau sont mieux payés que les amateurs, même si ces derniers ne sont pas forcément de bas niveau.

En sport, sensément, c’est le meilleur qui monte sur la plus haute marche du podium.

   Il en va de même dans l'entreprise. Ce sont les responsables de haut niveau qui tirent les ficelles et qui se répartissent le magot. Et que dire des fonctionnaires et de leurs "hautes fonctions", ou pas ? Les hauts fonctionnaires font la pluie et le beau temps dans les administrations. Pour monter dans la hiérarchie, quelle qu’elle soit, il faut jouer des coudes et aussi progresser à coups de trahison. Pour monter dans l'échelle sociale, il y a le fameux "ascenseur social". Vous Remarquerez à nouveau que si l'ascenseur monte et descend, les lexicographes ont choisi d'appeler l'appareil "ascenseur" et non pas "descendeur".

   L'essentiel, pour être plus haut, c’est de monter. Mas là où il est important de monter le plus haut possible, c’est dans les sphères du pouvoir. Au Partit de la Nacion Occitana nous le savons très bien : Le pouvoir maîtrise tout. C’est dans les coulisses du pouvoir que vous trouverez les "plus hautes autorités". Je ne parle pas ici de l'autorité supérieure des ministres et encore moins de l'inégalable autorité du Président de leur république, qui chapeautent tout.

   Le pouvoir est en haut tandis que le peuple est en bas (les basses couches de la société comme il arrive de lire dans la presse parisienne). C’est au moins ainsi dans les représentations sémantiques des Occitans. Je ne sais pas si à l'origine la géographie a quelque chose à voir dans l'affaire, mais pour tous les Occitans le pouvoir, et tout ce qui brille, est en haut. Tant et si bien que depuis toujours les Occitans qui "ont voulu réussir" sont montés à Paris. Que ce soit en littérature, dans les arts plastiques, en politique, dans les administrations qui sont toutes centralisées autour de "la plus belle avenue du monde" ; que ce soit dans ces domaines ou dans beaucoup d’autres, les gens pensent qu’il n’y a qu'à Paris que l'on peut être vu et qu’il faut se faire voir. C’est quelque chose de profondément enraciné dans la mentalité occitane. L'Occitan est le citoyen d’en bas qui veut monter et pour le faire il est prêt à prendre le premier train qui monte à Paris. Si ce complexe d'infériorité est un axiome ancré profondément dans la mentalité servile de certains Occitans, c’est aussi une constante de la mentalité des Parisiens de se prendre pour le nombril du monde. Ils parlent des occitans et de notre substrat linguistique avec condescendance.

   Alors, qu'aurait à voir la Catalogne avec toutes ces considérations sur les montées et les descentes entre l’Occitanie et Paris ? Tout simplement qu'au fil des siècles les Occitans, à force de toujours monter à Paris, se sont forgés une mentalité d'inférieurs ; les Catalans, eux, sont toujours descendus à Madrid.

   En catalan on dit descendre à Madrid comme en occitan on dit monter à Paris, et ça change tout au niveau de la perception des concepts. Les mots ont un sens, ils sont le témoin d'une conception du monde. Et s'il est vrai que dans l'esprit de nombreuses langues on monte vers le nord plutôt que le contraire, il n’empêche que les Catalans ont eu la chance d'avoir Madrid au Sud. C’est peut-être ça qui a contribué à les sauver. Ils ont constamment considéré la capitale espagnole sur un plan inférieur à celui de Barcelone. Ça change tout, et ce ne sont pas que de mots.

Traduction du texte en occitan de Sèrgi Viaule par Gèli Grande.

 

Catalan-Occitan.

Catalan-Occitan.

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Alari 16/01/2016 11:49

Il parait que les auvergnats disent "descendre à Paris". A vérifier. Peut-être parce que les "bougnats" ont conquis Paris à une certaine époque. Les maçons limousins ont bâti Paris mais j'ignore s'ils pensaient qu'ils montaient ou descendaient à Paris. Ce serait intéressants si dans leurs langues respectives, les Corses, les Bretons etc. disent monter ou descendre à Paris.