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Jeudi 8 mai 2008


Déclaration du gouvernement sur les langues régionales

(deuxième partie)


M. Pierre Méhaignerie, président de la commission des affaires culturelles, familiales et sociales  Je tiens à apporter mon total soutien à tous les collègues ici présents. J’ai mesuré au cours des réunions préparatoires la détermination et la qualité des arguments de tous ceux qui estiment qu’un plus grand respect des langues régionales serait un enrichissement pour nous tous.

À quoi ce débat doit-il aboutir ? Il y a trois hypothèses : ratification de la Charte, vote d’une loi, mention dans la Constitution du respect dû aux langues régionales.

Notre histoire est encore profondément marquée par l’idée que l’on est citoyen au moyen de la maîtrise d’une langue, aux dépens des autres. La crainte que les langues régionales fragilisent l’identité nationale demeure bien présente chez certains. Pourtant, la participation de la France à l’Union européenne a entraîné une évolution de notre conception de l’État-nation. Il en va de même des grandes lois de décentralisation. Les citoyens français ont découvert que d’autres pays européens avaient réussi à concilier remarquablement valorisation des cultures et des langues régionales et maintien d’une identité nationale. Et comme l’a dit l’un de nos collègues, la vitalité de certaines régions n’est-elle pas due pour une part aux repères que donne la culture régionale, qui facilite le développement économique ?

Progressivement, la France a pris conscience de la richesse de son patrimoine linguistique et de la créativité des expressions artistiques. Aimer la langue de sa région et vouloir la transmettre, ce n’est pas trahir la France, mais l’enrichir. Dès lors, comment lever les obstacles à l’utilisation, l’enseignement et la diffusion des langues régionales ? Je regrette profondément que le projet de loi portant diverses dispositions d'adaptation au droit communautaire dans le domaine de la lutte contre les discriminations – que la commission des affaires culturelles étudiera la semaine prochaine – n’ait pas retenu l’article 5 de la directive européenne, qui porte sur l’action positive et précise que, « pour assurer la pleine égalité dans la pratique, le principe de l'égalité de traitement n'empêche pas un État membre de maintenir ou d'adopter des mesures spécifiques destinées à prévenir ou à compenser des désavantages liés à la race ou à l'origine ethnique ». Peut-être la CMP permettra-t-elle de réparer cet oubli ? C’est en tout cas dans cette voie que nous devons progresser afin de renforcer la cohésion sociale en France, comme le montre l’expérience d’autres grands pays.

La ratification de la charte des langues régionales pourrait le permettre, à condition d’apporter à la Constitution la légère modification évoquée tout à l’heure – « la langue de la République est le français, dans le respect des langues régionales, qui font partie de notre patrimoine », on éviterait ainsi une nouvelle censure du Conseil constitutionnel.

Mme Marylise Lebranchu – Très bien !

M. Pierre Méhaignerie, président de la commission – En outre – M. Le Fur l’a rappelé –, en manifestant son attachement aux langues régionales, l’État se ferait l’écho de la déclaration de Nicolas Sarkozy le 9 mars 2007 : « Une grande patrie est faite d’une multitude de petites patries, unies par une formidable volonté de vivre ensemble ».

Madame la ministre, l’occasion vous est donc offerte de témoigner de cet attachement. J’espère qu’en nous répondant, vous vous prononcerez sur la ratification de la charte, moyennant la légère modification déjà mentionnée, et sur l’adoption d’une nouvelle loi propre à satisfaire les aspirations de nos régions (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP et sur de nombreux bancs du groupe SRC).

M. André Schneider – Nous vivons un moment historique…

M. Frédéric Reiss – Tout à fait !

 M. André Schneider – Au terme de plusieurs décennies de tergiversations, cet hémicycle accueille pour la première fois un débat sur les langues régionales, auxquelles – j'en suis sûr – tous ici sont profondément attachés. Cela honore le Président de la République, qui, une fois de plus, tient ses promesses de candidat ; cela honore le Gouvernement, Madame la ministre ; cela, enfin, honore notre Assemblée, Monsieur le Président. Je tiens à préciser que je m’exprime au nom de tous les députés alsaciens de la majorité.

La France est riche de ses diversités historiques, culturelles, géographiques, gastronomiques et linguistiques, qui constituent un formidable patchwork, un camaïeu scintillant de richesses – en somme, un patrimoine. Vivant témoignage de l'histoire de France, notre diversité linguistique en constitue l’un des éléments les plus beaux, les plus magiques. Par exemple, le nom de Strasbourg, ville dont je suis député, signifie à peu près « la croisée des routes ». Et – si l’on m’autorise une précision quelque peu chauvine – c'est à Strasbourg qu'a été rédigé, en 842, le premier texte en langue française, le serment de Strasbourg, lors du partage de l’empire de Charlemagne.

M. Paul Giacobbi – Absolument !

M. André Schneider – Oui, mes chers collègues, notre diversité linguistique est l’un des atouts les plus précieux de notre patrimoine ; loin de porter préjudice à l'unité nationale, elle en constitue le ciment. Permettez donc à l’ancien professeur de français et militant convaincu de la francophonie que je suis, de plaider avec force pour la reconnaissance de nos langues régionales, fierté de nos terroirs, composantes essentielles de notre identité régionale et nationale.

Je précise qu'avec mes collègues de la délégation française à l'assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe – certains sont présents –, je n'ai pas voté la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires ; il s’agit là d’un autre débat, qui ne doit pas être confondu avec la défense de notre patrimoine.

Que seraient l'Alsace sans l'alsacien, la Bretagne sans le breton, la Corse sans le corse ? La France deviendrait terne et triste, notre belle diversité une sombre uniformité, notre patchwork culturel un fast-food sans saveur.

L’amendement adopté lors du vote de la loi Fillon sur l'avenir de l'école, le 23 avril 2005, à l’initiative du rapporteur, notre excellent collègue Frédéric Reiss, pourrait servir de référence à la loi que nous appelons de nos vœux. Il précisait qu’« un enseignement de langues et cultures régionales peut être dispensé tout au long de la scolarité selon des modalités définies par voie de convention spécifique entre l'État et la région ou le département où ces langues sont en usage. Le recteur de l'académie concernée transmettra au Haut conseil de l'éducation un rapport annuel portant sur l’application de la convention et les résultats obtenus ».

L’histoire exige cette reconnaissance ; dans nos régions, nous l'avons compris depuis bien longtemps. Savez-vous qu'en Alsace, les écoliers de ma génération subissaient des punitions, parfois corporelles, lorsqu’ils parlaient alsacien – leur langue maternelle ? Voilà du reste pourquoi bon nombre d’entre nous se sont engagés en politique dans leur jeunesse.

Réveillons-nous ! Il est grand temps qu'après les collectivités locales, la nation tout entière reconnaisse l'irremplaçable apport de nos langues régionales à notre richesse nationale. Donnons à ces langues un nouvel élan, octroyons au ministre de l'Éducation nationale des moyens spécifiques à cette fin, soutenons les associations qui leur consacrent leur compétence depuis de longues années, car, Madame la ministre, chaque euro investi pour les langues régionales constitue un bon placement pour le rayonnement de la France ! En outre, depuis le serment de Strasbourg que je viens d’évoquer, ce camaïeu linguistique témoigne de l'enracinement historique de la France en Europe.

Après cette mise en bouche – si vous me permettez cette expression –, haut les cœurs ! Allons de l’avant ! Préparons ensemble le texte de la loi que nous appelons de nos vœux et dont nous espérons qu’elle sera prochainement discutée. L'histoire nous en sera reconnaissante ! (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP)

M. Victorin Lurel – Je me réjouis des propos de celles et ceux qui m’ont précédé à la tribune et c’est avec émotion que je m’exprime à mon tour, quelques jours après les funérailles nationales du poète Aimé Césaire.

Ce chantre humaniste de la négritude, cet inlassable défenseur de l’identité nègre et martiniquaise, qui aimait lui-même à se définir comme un « homme de synthèse, de liaisons et de terminaisons », cet amoureux de la langue française qui sut conjuguer, dans son œuvre comme dans sa vie, universalité et « diversalité » – comme on dit en Caraïbe – n’eût pas manqué de nous exhorter ici même, avec sa verve incandescente et ses fulgurances essentielles, à ne pas laisser dépérir, voire mourir, des pans entiers de notre patrimoine linguistique national. Et, si j'invoque son ombre tutélaire, c’est que, lors de ce débat sur un élément important de notre identité, il eût assurément tenté de nous convaincre d’abandonner sans crainte l'idéologie linguistique d'écrasement, d'humiliation, d'abâtardissement des langues autres que le français, de cannibalisme langagier, de glottophagie recommencée.

Mes chers collègues, ce débat répond à la demande récurrente de générations de parlementaires qui s'entêtent à croire qu'en relayant l’ambition de défense des langues régionales, ils ne sombrent pas dans l'irrédentisme ni ne rejoignent l'anti-France. Non, en demandant avec obstination, depuis le décret Lakanal du 27 Brumaire an III, depuis le fameux article 11 de la déclaration des droits de l’homme du 26 août 1789, l'officialité, la co-officialité ou la quasi-officialité pour nos idiomes régionaux, nous ne défaisons pas la France, nous ne portons pas atteinte à l'unité ou à l’indivisibilité nationale !

Ainsi, la proposition de loi constitutionnelle cosignée par 203 députés du groupe socialiste et visant à libérer nos autres langues de France de la clandestinité, à les protéger et à leur accorder un statut constitutionnel, constitue la quatre-vingt-cinquième tentative depuis 1958 pour vaincre l'indifférence des gouvernants et des majorités parlementaires, pour surmonter la frayeur quasi métaphysique qui s’empare d’eux dès lors qu'il s'agit de toucher au monolinguisme. Cette fois, j'ai cru comprendre qu’un grand nombre de députés de droite seraient prêts à voter pour la reconnaissance, le respect et la promotion des langues régionales ; une majorité pourrait donc être réunie pour adopter cette réforme.

Madame la ministre, je vous exhorte à l'audace. Exorcisez enfin cette malédiction qui nous a toujours conduits à renoncer de peur d’ouvrir la boîte de Pandore ou de jouer l’apprenti sorcier déchaînant des forces qui échappent ensuite à sa maîtrise !

Aujourd'hui, les juristes le savent, toutes les conditions sont réunies pour donner un statut constitutionnel à nos langues sans porter atteinte à l'égalité des citoyens, à l'unité nationale et à l'indivisibilité de la République. On ne peut plus penser, comme le faisait le président Jacques Chirac, qu’il est parfaitement possible de reconnaître aux langues régionales leur place dans notre patrimoine culturel sans modifier la Constitution. Les lois Deixonne de 1951, Haby de 1975, Jospin de 1989 et Toubon de 1994 ne suffisent plus à garantir leur respect et leur développement. Pire, l’alinéa premier de l’article 2 de la Constitution – « la langue de la République est le français » – élaboré pour résister à la colonisation par l'anglais ne protège pas vraiment notre langue de cette redoutable concurrence, ainsi que le démontrent les décisions du Conseil Constitutionnel MURCEF, du 6 décembre 2001, et Accord de Londres relatif aux brevets européens du 28 septembre 2006. En revanche, cet article est devenu un verrou très efficace contre les langues régionales. À l'instar de ce qui est advenu de l'ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, destinée à l'origine à s'opposer à l'emploi du latin dans les domaines juridique et commercial, il se retourne contre les langues régionales et devient un formidable instrument de discrimination envers les langues de France autres que le français.

En vérité, tant que les langues régionales ne seront reconnues qu'au rang législatif et qu'elles n’auront pas droit de cité dans la Constitution, elles garderont leur indignité. Pourtant, la République a connu, sans drame, deux régimes de plurilinguisme, en Polynésie (de 1980 à 1995) et en Calédonie, où les vingt-huit langues canaques jouissent d'une protection constitutionnelle sans inconvénient pour l'unité de la République.

M. le Président – Monsieur Lurel, il faut conclure.

M. Victorin Lurel – J’aimerais vous donner une raison supplémentaire de mieux promouvoir nos langues et de ratifier la charte européenne des langues régionales ou minoritaires : cette revendication doit être admise sur la base des droits fondamentaux, le droit à la langue reconnu à chacun comme élément d'identité. C'est une autre version de l'individualisme possessif. Ce droit n'est pas reconnu à des minorités mais bien à des locuteurs. La France ne saurait continuer à traiter ses langues régionales de façon pire que la Turquie et refuser à ses citoyens d'utiliser, en public et en privé, la langue de leur terroir ou de leur choix. Enfin, il ne vous aura pas échappé que la France joue sa crédibilité internationale : elle ne peut décemment exiger à l'OMC et à l'UNESCO la reconnaissance de la diversité et la refuser chez elle.

Réhabiliter le plurilinguisme national ne revient en rien à un quelconque babélisme : c’est tout au contraire faire acte de tolérance et de progressisme. Nous attendons donc la modification de l’article 2 de la Constitution, ainsi qu’une loi pour la promotion des langues et cultures régionales de France. De l’audace, encore de l’audace ! (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC)

M. Daniel Mach – En cette année 2008, déclarée « année internationale des langues » par l’UNESCO, je souhaite vivement saluer l’initiative de ce débat. L’engagement pris envers les langues régionales a été tenu. Ce débat révèle l'intérêt que le Gouvernement accorde à la préservation de notre diversité linguistique et culturelle et je lui en suis extrêmement reconnaissant. Cette discussion, depuis longtemps sollicitée par les députés et par les associations qui œuvrent chaque jour en ce domaine, revêt un aspect absolument primordial pour certains départements, mais aussi pour le pays. La diversité, linguistique comme culturelle, est une grande richesse pour les individus et les sociétés. Sa préservation est un enjeu majeur pour l'humanité. La volonté de nos concitoyens d'être reconnus dans leur identité propre est indéniable. Il est donc crucial de permettre à nos langues de vivre et d’être pratiquées.

Cependant, des menaces existent, sournoises. À titre d'exemple, le remplacement de la télévision analogique par le système numérique risque de condamner la réception, dans les Pyrénées-Orientales, de TV3 et Canal 33, compromettant ainsi la promotion et l'usage du catalan. C’est de la survie de nos langues régionales que nous parlons ici. Aujourd'hui, porter les couleurs de sa région ne revient pas à se désolidariser de la nation mais au contraire à intégrer l'histoire locale dans le patrimoine national. Le sentiment d'appartenance régionale ne revendique pas une séparation, un refus de l’identité nationale, mais tout simplement le droit d'exister avec fierté et à revendiquer les couleurs de sa culture.

M. François Calvet – Tout à fait !

M. Daniel Mach – Dans de nombreuses régions, les langues locales ont souvent été interdites, ce qui a causé la perte de pans entiers de cultures riches en traditions et en histoire. Pour leurs habitants, perdre un peu de leur identité revient à perdre un peu de leur histoire. Il n'est nullement question de remettre en cause la suprématie du français, langue officielle de la République, mais il est urgent de trouver des solutions pérennes qui permettent à nos langues régionales d’être pratiquées, de se transmettre et de se développer.

La langue catalane présente une immense particularité et si la constitution d'un groupe d'études sur les langues régionales à l'Assemblée est une étape importante pour enfin considérer nos langues à leur juste valeur, je suis sincèrement scandalisé que l'on m'oblige à parler du catalan comme d'une langue régionale : il est parlé par près de 10 millions de personnes dans le monde !

M. Marc Le Fur – Très bien !

M. Daniel Mach – On ne peut pas continuer à gérer notre pays dans cet esprit parisianiste. Paris est parfois bien loin de la France ! Le catalan ne mérite ni indifférence, ni dédain. On ne peut pas considérer comme un patois la langue officielle de l'Andorre et de la Catalogne du sud. Le catalan est le socle de négociations internationales et européennes dans les domaines commercial, culturel ou économique. Dans les Pyrénées orientales, l'enseignement du catalan est un atout inestimable pour l'avenir professionnel de nos enfants, car il offre la possibilité d'intégrer le marché du travail extrêmement dynamique de la Catalogne du sud. Nos enfants peuvent avoir intérêt à envisager une carrière dans le nord de l'Espagne plutôt qu’au nord de l'Europe ! C'est là que les méthodes d'apprentissage en milieu scolarisé prennent toute leur envergure. Les enseignements bilingues à parité horaire ou en immersion sont les seuls moyens de s'imprégner totalement d'une langue. Il est temps de proposer aux parents une totale liberté de choix en ce domaine, car il s’agit de l'avenir de leurs enfants.

Depuis plus de trente ans, les organismes internationaux n'ont cessé de rappeler l'importance des langues dans le patrimoine de l'humanité et d'inciter les États à prendre des mesures pour assurer leur défense et leur développement. Le Président de la République a officiellement déclaré qu'un texte de loi reconnaissant l'importance des langues régionales et le rôle de l'Éducation nationale à cet égard permettrait d'assurer la protection juridique de ce patrimoine inestimable. De nombreux États ont déjà des législations reconnaissant cette diversité comme un atout remarquable pour leur développement économique, social et culturel. Si j'adhère totalement à ce débat au Parlement, auquel je participe avec satisfaction et fierté, je tiens à vous faire part de l'état d'esprit de mes concitoyens : les humiliations historiques ont été lourdes pour les Catalans. Le traité des Pyrénées, signé en 1659, a engendré des incompréhensions.

M. le Président – Il faut conclure, Monsieur Mach.

M. Daniel Mach – Les Catalans rejetés d'un côté de la frontière et intégrés de force ont connu les pires sentiments : trahison, incompréhension, rejet des deux côtés. Aujourd'hui encore, l’humiliation demeure à chaque tentative de l'État d'affaiblir leur patrimoine culturel et linguistique. L'État français devra tôt ou tard s'expliquer et prendre des mesures concrètes en faveur des langues régionales. Admettez, Monsieur le ministre, qu'il n'est pas normal que d'un département à l'autre, la défense des langues régionales n'ait pas les mêmes soutiens financiers ! Ne passons pas à côté de cette opportunité quasi historique de donner aux langues régionales toute leur place dans notre société.

Madame la ministre, Senyora, els Catalans… (l’orateur continue en catalan).

M. le Président – Monsieur Mach, on ne peut s’exprimer qu’en langue française dans cet hémicycle.

M. Daniel Mach – C’est vrai. Je vais donc traduire : les Catalans sont fiers, honnêtes et paisibles. Leur langue est un droit et ils savent où sont leurs devoirs (Vifs applaudissements sur de nombreux bancs du groupe UMP et sur certains bancs du groupe SRC).

M. François de Rugy – On peut être surpris par l’organisation assez soudaine de ce débat. Quelles que soient ses motivations profondes, je m’en réjouis. Néanmoins, ce débat n’aura servi à rien s’il ne débouche pas sur une réforme constitutionnelle. Sans cela, ce ne sera qu’une discussion de plus qui maintiendra les langues régionales au niveau du folklore.

Lors de la réforme constitutionnelle préalable à la ratification du traité modifié de Lisbonne, plusieurs amendements avaient été déclarés hors sujet. Ils ne l’étaient pas, puisque la France n’a toujours pas ratifié la charte européenne des langues régionales. La question est d’ailleurs étroitement imbriquée avec celle de la construction européenne. Le prochain débat sur la réforme institutionnelle pourrait fournir l’occasion de faire avancer les choses, mais le projet soumis par le Gouvernement ne contient aucune proposition pour la reconnaissance des langues régionales. J’espère que le Parlement saura y remédier. En tout cas, notre débat devrait permettre d’envisager un consensus qui dépasse les groupes et les notions de gauche et de droite. J’espère d’ailleurs que les opposants à la reconnaissance des langues régionales, qui se trouvent sur tous les bancs, s’exprimeront aussi, car le débat sera plus sain si toutes les sensibilités sont représentées.

Et puisqu’il est question de réforme de nos institutions, tous les défenseurs des langues régionales et minoritaires pointent du doigt l'article 2 de notre Constitution, dont le premier alinéa énonce que la langue de la République est le français. L’éminent constitutionnaliste Guy Carcassonne qualifie cet alinéa d'incongru et estime qu’il n'apporte rien, si ce n'est qu’il alimente une demande reconventionnelle pour donner une existence de même type aux langues régionales. Car sans cet alinéa, il n’y aurait pas de problème ! Il ajoute que le constituant aurait pu aller jusqu'au bout de sa logique singulière, en inscrivant dans la Constitution que le territoire, l'histoire, la culture et la tradition de la République sont le territoire français, l'histoire de la France, la culture française et la tradition française – sans même parler d'une référence à la gastronomie française !

Quoi qu’il en soit, cette disposition est vécue non seulement comme un handicap, mais aussi comme un obstacle à la ratification de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires. Guy Carcassonne indiquait que cet alinéa « n'était pas vraiment nocif jusqu'à ce que le Conseil constitutionnel l'invoque de manière excessivement rigide pour faire échec à la ratification de la Charte européenne, pourtant pas bien méchante. »

Cette phrase lapidaire, « la langue de la République est le français », n'est pas si anodine. À cause d’elle, la France a été obligée de refuser sa signature à certains éléments de conventions internationales qui prévoyaient la valorisation de la diversité linguistique, comme le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, dont l’article 27 stipule que « les minorités linguistiques ne peuvent être privées du droit d'employer leur propre langue », ou encore la Convention relative aux droits de l'enfant, qui prévoit, quant à elle, qu’« un enfant appartenant à une de ces minorités ne peut être privé du droit d'employer sa propre langue en commun avec les autres membres de son groupe ». Ces éléments ont été déclarés contraires à l'article 2 de la Constitution.

Une certaine conception de la République, étatiste et nationaliste, détourne le modèle républicain. Contrairement à ce que l’on dit parfois, la Révolution française ne s’est pas lancée, dès 1789, dans une politique d’éradication des langues régionales. Entre 1789 et 1792, la France a au contraire mené une politique de soutien et de promotion de ces langues, et ce n’est qu’ensuite que des décisions néfastes ont été prises.

Une certaine tradition républicaine voudrait que le citoyen français soit détaché de toute considération d'origine, de langue, de religion, défait de toutes ces caractéristiques contingentes pour être un bon élève, un bon électeur, un bon citoyen. On ne peut qu’approuver la nécessité de l’autonomie vis-à-vis de toute forme de dépendance. Mais c'est aussi fermer les yeux sur la réalité bien vivante des langues régionales. Dans toutes nos régions, métropolitaines ou ultramarines, il existe des dialectes, des langues régionales qui méritent d’être préservés et dont beaucoup aujourd’hui sont menacées d’extinction. Parler breton, par exemple, se perd de plus en plus.

De quoi avons-nous peur ? De quoi ont peur ceux qui défendent cette vision rigide, fermée de la Constitution ? Pourquoi ne défendons-nous pas ces langues régionales ? La France s'enorgueillit, parfois d’une façon quelque peu arrogante, d'être la patrie des droits de l'homme. Or selon la Déclaration universelle des droits de l'homme, « chacun peut se prévaloir de tous les droits et toutes les libertés proclamés dans la présente déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion ». Pourquoi les personnes ne parlant pas uniquement le français ne bénéficieraient-elles pas d'un égal accès à leur langue, d'un égal droit à l’apprendre, à la pratiquer, à la voir utilisée dans l’espace public ?

La France est attachée à son patrimoine culturel, gastronomique, géographique, à la diversité de ses paysages ; pourquoi néglige-t-elle son patrimoine linguistique ? Dans sa convention sur le patrimoine culturel universel, l'UNESCO définit la langue comme « le vecteur du patrimoine culturel immatériel ». C’est dire son importance !

La diversité linguistique fait partie du patrimoine de l'humanité, elle est une diversité culturelle, et il convient de lutter contre toute tentative d'uniformisation. La France lutte contre l'hégémonie de la langue anglaise au niveau mondial et le Gouvernement vient de nommer un nouveau secrétaire d’État à la francophonie : pourquoi n’agit-elle pas de même au niveau national ? Il est absurde que la France refuse de faire vivre en son sein ce qu’elle appelle de ses vœux dans le monde.

Je le dis d’autant plus fortement que je trouve tout aussi absurdes ceux qui, dans les régions, développent une façon de micro-nationalisme, tout aussi agressif que le nationalisme français, exclusif et débouchant sur le racisme ou la guerre. Nous n’avons aucun problème avec l’identité française. Nous nous sentons autant Français que Bretons, Européens ou citoyens du monde. Je suis moi-même Breton par mon père et Lorrain par ma mère ; ce sont deux régions avec une identité forte, dotées chacune d’une langue régionale, et qui se sentent pourtant pleinement françaises. Les Lorrains se sont battus et ont souffert dans leur chair pour être pleinement intégrés à la France, alors qu’ils parlent, au moins en Moselle, un dialecte proche de l’allemand. C’est dire si le sentiment d’appartenance à la France n’est absolument pas menacé par les langues régionales.

Bien au contraire, le sentiment d’appartenance multiple est le meilleur antidote au racisme et à la peur de l’ouverture sur le monde. Alors que la mondialisation fait peur, souvent à juste titre car elle laisse craindre une uniformisation, une disparition de la diversité culturelle et linguistique, un terrible appauvrissement, qui ne pourrait susciter en retour qu’une crispation nationaliste, ma conviction est que l’on est d’autant plus disposé à s’ouvrir sur le monde que l’on est au clair sur ce que l’on est et d’où l’on vient. Les langues régionales y contribuent.

Il faut aujourd’hui faire preuve de volontarisme, car nous revenons de loin. Durant des décennies a été menée en France une politique d’éradication des langues régionales. En Bretagne, on pouvait lire dans les cours des écoles, à une certaine époque : « Il est interdit de cracher par terre et de parler breton. » Cette politique a conduit à la quasi-disparition d’un certain nombre de parlers régionaux.

En même temps, des exceptions ont été concédées. La Corse fait bien partie de la République française, et pourtant la langue corse bénéficie d'un traitement spécial. La loi du 22 janvier 2002 nous apprend que « la langue corse est une matière enseignée dans le cadre de l'horaire normal des écoles maternelles et primaires ».

Mme Marylise Lebranchu et M. Alain Rousset – Très bien !


par Papadoc publié dans : peuples(bretons-catalans-basques-etc) communauté : Occitania
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