

Déclaration du gouvernement sur les langues régionales (3) Fin
M. François de Rugy – L'Assemblée de Corse adopte un plan de développement de l'enseignement de la langue corse et conclut avec l'État une convention pour sa mise en œuvre, incluant
la formation initiale et continue des enseignants. Et le résultat est probant : 46 écoles offrent un enseignement bilingue à près de 3 000 élèves, soit 13 % des enfants
corses ; 92,64 % des élèves du primaire étudient la langue corse, dont 27,7 % à raison de trois heures hebdomadaires ou plus ; 68,87 % des élèves de sixième sont
inscrits en langue corse. Malheureusement, le sort des autres langues régionales n’est en rien comparable.
Il est temps que la France assume ses racines, sa culture, sa richesse linguistique. Nous prenons rendez-vous pour les débats à venir. Kenavo ! (Applaudissements sur divers bancs)
Mme Marylise Lebranchu – Ar wech all !
M. Jean-Luc Warsmann, président de la commission des lois – Je suis venu apporter mon soutien à l’ensemble de nos collègues qui pensent que les langues régionales sont un atout pour notre pays et doivent être préservées, transmises et valorisées. Je remercie le Gouvernement d’avoir organisé ce débat, qui va nous faire sortir de l’impasse dans laquelle on voulait nous enserrer depuis un certain nombre d’années et qui consiste à dire que la seule solution pour sauvegarder les langues régionales serait de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, signée à Budapest en 1989. C’est une profonde erreur, car la ratification, comme l’a indiqué le Conseil constitutionnel le 15 juin 1999, poserait de nombreux problèmes pour notre pays.
La Charte obligerait la France à encourager, dans sa législation, « l'usage oral ou écrit des langues régionales ou minoritaires dans la vie publique », ce qui est contraire à l'article 2 de notre Constitution, qui prévoit que « la langue de la République est le français ».
En second lieu, la Charte remet en cause trois principes constitutionnels : l'indivisibilité de la République, l'égalité des citoyens devant la loi et l'unicité du peuple français, puisqu’elle confère des « droits spécifiques à des groupes de locuteurs de langues régionales ou minoritaires, à l'intérieur de territoires dans lesquels ces langues sont pratiquées », alors que ces trois principes interdisent la reconnaissance de « droits collectifs à quelque groupe que ce soit, défini par une communauté d'origine, de culture, de langue ou de croyance ». C’est ce que le juge constitutionnel a rappelé.
Parmi les 39 mesures qui avaient été sélectionnées par notre pays pour ratifier cet outil, un certain nombre poserait une multitude de problèmes : la France serait tenue de traduire dans l’ensemble des langues régionales les lois les plus importantes, de développer la traduction, le doublage et le sous-titrage en langue locale d’« œuvres produites dans d'autres langues », de traduire les « informations fournies par les autorités compétentes concernant les droits des consommateurs ». Ceci est une fausse voie ; la ratification de la Charte ne me semble pas constitutionnellement possible.
La politique de l’État en direction des langues régionales doit passer à une nouvelle étape : il s’agit de prendre des mesures à droit constant pour entretenir et valoriser ce patrimoine, des mesures culturelles assorties de moyens. Car ces langues sont incontestablement une partie de notre patrimoine, de nos origines, de nos valeurs. Je me tourne donc vers le Gouvernement : il faut, Madame la ministre, que vous affirmiez cette volonté, en sortant des faux-fuyants du débat juridique, pour mener des actions concrètes. Nombreux sont ceux dans la majorité qui souhaitent que le Gouvernement soit extrêmement actif en ce domaine. La majorité est extrêmement attachée à la sauvegarde des traditions et de la culture de notre pays, dont les langues régionales de France font partie. Puisse le Gouvernement se montrer actif et innovant dans ce domaine. Je lui apporte tout mon soutien sur cette voie (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe UMP).
M. Robert Lecou – Je veux remercier le Gouvernement qui a tenu son engagement d’organiser un débat sur les langues régionales en ce lieu si symbolique de la nation française. Ce débat est une façon de reconnaître, une fois encore, que la diversité est source de richesse.
De Villers-Cotterêts, de 1792, de la guerre de 1914-1918 à aujourd’hui, la France a forgé son unité. Elle doit aujourd’hui continuer à affirmer son identité. La langue française doit rester la langue de la diplomatie et des Jeux olympiques ; la France des Lumières doit demeurer une référence en matière de droits de l’homme ; la francophonie doit vivre et amplifier encore le rayonnement de la France.
C’est dans cet esprit que nous avons créé, au début de la XIIe législature, un groupe de travail sur la diversité culturelle en Europe, qui a œuvré en partenariat avec son homologue allemand. Nous sommes unis par le refus de la domination sans partage d’une seule culture, d’un seul mode de vie et d’une seule langue. Il faut construire l’Europe sans nier nos identités respectives. C’est cela, l’Europe de la diversité dont un monde ouvert a besoin.
Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’indiquer dans cet hémicycle, je dis « oui » à l’Europe de la diversité culturelle, et « oui » à l’occitan, c’est-à-dire « oui » à la richesse culturelle de la France. Les langues régionales, qui ont fondé notre langue française, participent à la diversité de notre pays et donc à sa richesse.
Nous pouvons sans inquiétude faire preuve d’audace, car l’unité de notre pays n’est pas en cause. Faisons preuve de confiance en redonnant à nos langues toute leur place. Avec nos cultures régionales, elles font partie du patrimoine de l’humanité. Donnons-leur les moyens de vivre en défaisant les blocages juridiques actuels. Comme l’a préconisé le président de la commission des affaires culturelles, il faut que l’article 2 de la Constitution fasse mention du respect des langues régionales ; il faut également ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, tout en légiférant en matière d’enseignement, de médias et de création culturelle. Nous soutiendrons ainsi nos belles langues régionales, qui forment nos racines et dont la connaissance favorise l’apprentissage des langues étrangères, voire les mathématiques. Chacun connaît l’essor des calendrettes, des radios associatives, ou encore du théâtre de la Rampe.
Puissions-nous placer nos pas dans ceux du général de Gaulle, qui reconnaissait lui-même que la construction de l’unité française était achevée et qu’il fallait désormais laisser s’exprimer les énergies locales. Comme l’a également demandé Nicolas Sarkozy, nous devons réfléchir à des mesures concrètes tendant à sécuriser définitivement la place des langues régionales de France. Elles sont notre patrimoine et notre richesse (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP).
Mme Marylise Lebranchu – J’espère que vous allez reprendre la parole, Madame la ministre, car nous attendons toujours des mesures précises, un amendement à la Constitution, et une loi…
Le président Warsmann estime qu’il n’est pas nécessaire de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, ni de modifier la Constitution. Or, je rappelle que la loi permettant l’enseignement en langue régionale, notamment dans les écoles Diwan, avait été censurée par le Conseil constitutionnel. Il serait frustrant et humiliant que toute loi nouvelle sur les langues régionales reste condamnée d’avance. Il faut y prendre garde, car l’humiliation conduit à la violence.
Procédons plutôt par ordre : nous avons besoin d’une révision de la Constitution, puis de textes législatifs précis. Sans cela, l’expérimentation aujourd’hui proposée par le président du conseil régional de Bretagne, par exemple, risque fort d’être inconstitutionnelle.
Cette révision de la Constitution, nous la demandons depuis longtemps. Il est vrai que la rédaction actuelle de l’article 2 a été adoptée par une majorité de gauche. Mais il s’agissait de protéger le français contre la montée en puissance de la langue anglaise, notamment en matière de propriété intellectuelle. L’usage de l’anglais étant un facteur de prédominance du droit anglo-saxon, nous avions souhaité rappeler que le français est la langue de la République.
La ministre a indiqué à juste titre qu’il s’agit d’une langue « commune », et non d’une langue unique. C’est une question de culture, de patrimoine et d’identité. La République n’est pas en danger quand on parle, ici ou là, une autre langue que le français, quand les Catalans français parlent avec des Catalans espagnols, ou quand des enfants sont immergés dans un univers bilingue. Lorsque des enfants apprennent deux langues dès le plus jeune âge, ils peuvent en apprendre bien plus facilement d’autres : ils sont ainsi des citoyens de France, mais aussi d’Europe et du monde.
Il serait bien archaïque d’en rester à notre conception actuelle d’une République une et indivisible, et il serait tout aussi archaïque d’interdire à nos concitoyens de s’exprimer dans une langue régionale. Pensons à Aimé Césaire ! Toute personne qui a reçu en héritage une langue a le devoir de ne pas y renoncer. De la même façon, un pays qui a la chance d’avoir autant de langues sur son territoire que le nôtre, tout en jouissant d’une véritable unité, a le devoir de réviser sa Constitution afin que ses lois puissent donner aux langues régionales les moyens de vivre. Ces langues sont un merveilleux patrimoine. Ce sont les mots qui font les personnes et les échanges (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC et quelques bancs du groupe UMP).
M. Camille de Rocca Serra – Je remercie le Premier ministre d’avoir tenu son engagement et me réjouis de l’organisation de ce débat en préalable à la révision constitutionnelle qui doit bientôt venir en discussion.
Depuis la Révolution, le sujet dont nous débattons a suscité des discussions passionnées et trop souvent crispées. Le temps est venu de réfléchir à l’avenir de nos parlers régionaux. Comme le général de Gaulle l’indiquait déjà à Lyon, voilà quarante ans, dans un discours fameux sur la réforme régionale, nous n’avons plus besoin de l'effort de centralisation qui fut longtemps nécessaire à la France pour maintenir son unité.
La République peut aujourd’hui reconnaître sa diversité, car la nation est assez forte pour s’épanouir sur le terreau qu’est la richesse culturelle de ses différents territoires. La langue française est chez elle en Corse, en Alsace, en Occitanie, en Bretagne, et elle ne fait que se renforcer au contact des langues régionales.
Il est temps de réfléchir, sans crispation ni tabou, à une identité française sereine. Entre un jacobinisme borné et une tendance à la folklorisation, entre un républicanisme intégriste et une approche ethnique exacerbée, une voie médiane est possible : la reconnaissance des langues de France comme notre patrimoine commun.
Nos langues régionales sont en effet les ferments de la cohésion sociale et des liens resserrant l'harmonie territoriale. C’est une évidence. À l'occasion de son dernier déplacement en Corse, le Président de la République observait d’ailleurs que renier l'identité d'une région revenait à nier une part de l’identité de la nation. Se déclarant prêt à aller plus loin pour que la langue corse reste vivante, le président a accepté le principe d’une discussion sans tabou sur ce sujet, avec pour seule limite que le français demeure la langue de la République.
Je fais mienne cette limite. Parler corse, ou une autre langue régionale, est une façon de se positionner dans l'ensemble national et de faire fusionner son altérité régionale. C’est pourquoi j’avais signé l'amendement, déposé en 2004 par Marc Le Fur, tendant à reconnaître que « le français est la langue de la République dans le respect des langues régionales qui fondent sa diversité ».
Parler corse, c'est s'ouvrir à la construction européenne en tendant une main fraternelle à l'Italie. Parler alsacien, basque ou catalan, c’est également un gage d'amitié envers nos voisins allemands et espagnols. Dans ce lieu chargé d'histoire et de symboles, je veux vous dire tout haut ce que trop de Corses éprouvent sans arriver à le faire comprendre : si mon âme est corse, mon cœur est français. Pourquoi perdrais-je mon identité pour être français ?
Oui, l'alchimie entre identité et altérité permet de s'identifier pleinement à la nation, pourvu que celle-ci ne nie pas la diversité. Il nous appartient de combiner nos richesses linguistiques et culturelles grâce au dialogue et aux échanges. Souvenons-nous de la Déclaration universelle des droits de l'Homme : « l’universalisme doit reposer sur une conception de la diversité linguistique et culturelle qui dépasse à la fois les tendances homogénéisantes et les tendances à l'isolement facteur d'exclusion ». Nous devons trouver la meilleure formule possible afin de faire fructifier notre patrimoine linguistique national sans contrevenir au dogme républicain.
Adoptée en 1992, la Charte européenne des langues régionales et minoritaires a suscité un débat. Bien que conçue comme un instrument de défense, elle nécessite une mise en adéquation avec notre ordre juridique national. Nous devons traduire en droit interne les différentes réserves et déclarations formulées par la France en 1999. Nous avons tous ici le devoir de garantir l’avenir de notre patrimoine linguistique par un texte pertinent et efficace. Je décèle en cette enceinte une volonté forte qui s’ajoute aux engagements déjà pris par le Président de la République et le Premier ministre. Ensemble, trouvons la meilleure solution. Si l’obstacle est d’ordre constitutionnel, peut-on modifier la Constitution sans en dénaturer l’esprit ? Sinon, une simple loi pourra-t-elle garantir l’indispensable sécurité juridique à accorder aux langues de France ? Peut-être pourra-t-on par ailleurs profiter de la présidence française de l’Union européenne pour amender la Charte des langues régionales par le biais de protocoles additionnels.
Quant à moi, je le dis ici solennellement : la langue corse ne mourra pas ! Elle vivra grâce à ceux qui la transmettent et qui la parlent, mais aussi grâce à ceux qui l’aiment sans la parler. Elle vivra comme vivront le breton, l’alsacien, le basque, le catalan, l’occitan ou les créoles. Elle vivra, car la laisser mourir serait accepter la mort du français lui-même. Il est encore temps d’agir ! (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP et quelques bancs du groupe SRC)
M. Armand Jung – Depuis la Seconde guerre mondiale, une longue série de documents visant à reconnaître les langues régionales a été soumise à l’attention de l'Assemblée nationale. De propositions de loi en décrets et circulaires, des gouvernements de tous bords et pas moins de trois Présidents de la République, dont l’actuel, ont pris des engagements précis en faveur des langues régionales. À ce jour, pourtant, aucune de ces démarches n’a abouti. L’unité de la République serait-elle donc menacée, ou ne s’agit-il que d’un vieux centralisme jacobin ? Comment interpréter autrement la récente décision du ministère de l’intérieur de supprimer sans autre forme de procès la traduction des professions de foi en allemand en Alsace-Moselle ? Aucune raison, pas même financière, ne justifiait pourtant cette mesure blessante et inutile.
Outre qu’elles constituent un atout économique d’importance, les langues régionales, parlées par plusieurs millions de Français, sont à la fois populaires et littéraires. Jean Jaurès s’adressait souvent à la foule en occitan. En Alsace, la Révolution française s’est faite au cri de Freiheit, Gleichheit, Brüderliebe, et la Marseillaise était chantée en allemand, norme des dialectes alsacien et mosellan. C’est en alsacien que furent menées les grèves de 1920, de 1936 et de 1968 et, aujourd’hui, c’est en alsacien que les supporters soutiennent leur équipe de football, le Racing Club de Strasbourg ! Le premier poème rimé en allemand vient d’Alsace, de même que la première Bible allemande imprimée. Le premier roman populaire et le premier journal en langue allemande ont été publiés en Alsace. Ces œuvres, au même titre que celles d’Aimé Césaire, enrichissent le patrimoine culturel français. Entre leur langue régionale et la langue nationale, les Alsaciens et les Mosellans peuvent s’entretenir et travailler avec cent millions de francophones et autant de germanophones. L’économie régionale s’inscrit dans le bassin rhénan, et l’alsacien représente un puissant atout économique. Songez que 12 % des actifs alsaciens travaillent en Suisse alémanique ou en Allemagne !
L’alsacien, parlé par 650 000 personnes, est l’une des langues régionales les plus répandues et les mieux transmises avec le corse – le taux de transmission familiale résiduelle est de 10 % de locuteurs d’une génération à l’autre. Hélas, à ce rythme, qu’adviendra-t-il des 10 000 derniers locuteurs en 2050, sachant qu’il faut 100 000 locuteurs environ pour garantir la survie d’une langue ?
Le cas de l’Eurodistrict de Strasbourg, Kehl et Ortenau, créé par MM. Chirac et Schröder, est symptomatique. Comment tolérer que les débats s’y déroulent avec l’aide de traducteurs ? Il y a trente ans à peine, l’Alsace fournissait l’essentiel du personnel germanophone de France dans l’enseignement, la diplomatie, l’armée ou les entreprises. Aujourd’hui, elle ne compte plus assez de germanophones pour satisfaire ses propres besoins !
À la veille d’une révision substantielle de la Constitution, il est impossible de ne pas envisager d’en modifier l’article 2, afin d’y faire référence aux langues régionales qui font partie intégrante de notre patrimoine commun. Voilà qui ouvrirait du même coup la voie à la ratification de la Charte européenne des langues régionales, signée par le gouvernement de M. Jospin.
Il n’y a pas de langue supérieure. La richesse de notre histoire commune réside précisément dans notre diversité. Reconnaître les langues et les cultures régionales, c’est accepter la place de l’autre. Ne pas le faire, c’est prendre le risque de réduire cette diversité à une situation unilingue et uniforme.
Si je me félicite de la tenue de ce débat, je mets néanmoins en garde le Gouvernement contre la tentation de faire miroiter de faux espoirs à nos concitoyens, sous peine de provoquer la déception, voire la révolte de celles et ceux qui attendent depuis si longtemps la reconnaissance par la République de leur spécificité linguistique.
J’ajoute, Monsieur le Président, qu’un premier pas vers cette reconnaissance consisterait à s’efforcer de prononcer correctement les noms des députés que vous appelez à la tribune (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC).
M. le Président – Je vous prie de m’excuser si j’ai mal prononcé votre nom, Monsieur Jung.
M. Yves Censi – La langue, dont nous débattons aujourd’hui, est un sujet fondamental. Je préfèrerai l’appellation de langues patrimoniales à celle de langues régionales – notion trop réductrice à mes yeux. Les langues, véhicules de notre pensée, de notre culture et de notre identité, sont la responsabilité de chacun. Il ne s’agit pas ici de particularismes, de minorités et de comportements marginaux, mais bel et bien de l’identité nationale. Notre richesse linguistique renforce l’identité française, ici comme ailleurs dans le monde.
Je tiens à remercier le Premier ministre, ainsi que notre assemblée et particulièrement M. Le Fur, d’avoir permis ce débat. C’est un débat historique, non seulement parce qu’il est sans précédent, mais aussi parce qu’il touche aux valeurs centrales de notre démocratie : l’identité des citoyens de la République, dans la splendeur de leur diversité, qui fonde la nation.
Les langues de France ont largement alimenté le français, seule langue officielle de la République, qui n’existerait pas sans elles. Sans elles en effet, notre culture ne serait qu’un mythe. Paris, au lieu d’être un formidable lieu de rassemblement des cultures, ne serait qu’une localité hégémonique. Notre débat doit nous permettre de sortir du déni de ce que nous sommes. La diversité de nos accents et de notre vocabulaire révèle bien plus qu’une origine géographique. Qu’est-ce au fond que l’accent « du Sud » ? N’y a-t-il pas plutôt des accents basques, provençal, occitan ou catalan ? Chacun de ces accents est donc la marque d’une langue.
Je me battrai pour cette indispensable reconnaissance de notre diversité. Chacun peut constater la volonté grandissante de nos concitoyens d’apprendre, de pratiquer, d’écrire et même de chanter nos langues vernaculaires. Le phénomène n’est pas local, mais national.
Il va de soi qu’il ne justifie aucune tentation régionaliste. Certains, très minoritaires, utilisent la défense des langues patrimoniales pour nourrir leurs revendications régionalistes, voire séparatistes. Un tel amalgame ne peut que nuire aux aspirations de ceux qui souhaitent tout simplement vivre avec leurs langues. Qu’ils relisent le manifeste occitan et antirégionaliste de Félix Castan, que j’aime à citer ! L’occitan, parlons-en : de quelle langue régionale s’agit-il, cette lango nostro que l’on parle dans huit régions françaises ? De même, il existe des intégristes qui refusent toute reconnaissance aux langues de France – et, partant, se dressent contre la France elle-même. Voici des décennies qu’ils manipulent les failles de notre législation pour imposer leurs erreurs. Les uns et les autres se renvoient sophismes et doctrines sectaires. Dépassons enfin ce faux clivage !
Précisément : ce débat doit permettre d’éclairer, mais aussi d’agir. La loi doit définir l’appellation de langue patrimoniale de France, en précisant notamment quelles langues y ont droit. Il faut modifier la loi Toubon en y ajoutant une référence à ces langues de France. Voilà qui éliminerait un frein à leur développement. Enfin, j’attire l’attention du Gouvernement sur les méthodes d’enseignement en immersion. Cette expérience mérite d’être évaluée : chacun pourrait ainsi constater, j’en suis sûr, que les enfants qui en ont bénéficié ont un meilleur niveau de français que les autres.
Vivent les langues patrimoniales de France, vive le français, et vive la France ! (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP et sur quelques bancs du groupe SRC)
M. Alain Rousset – Sans revenir sur ce qui a déjà été dit, je tiens à préciser que si la Gouvernement ne parvient pas à surmonter l’obstacle constitutionnel, nous n’aurons tenu aujourd’hui que de simples discours sans effet. Pourtant, nous pouvons d’ores et déjà avancer, avec les collectivités territoriales notamment. Ainsi, en Aquitaine, la convention spécifique du Pays basque offre à l’ensemble des collectivités locales des outils d’expérimentation bien utiles. De telles conventions doivent être signées ailleurs en France. Par ailleurs, je regrette que votre collègue de l’Éducation nationale ne soit pas présent, Madame la ministre, car il devrait réfléchir avec les collectivités au meilleur moyen d’informer les élèves et leur famille que l’enseignement des langues régionales est possible. Sinon, nous allons simplement assister à un foisonnement d’initiatives familiales, conformément à ce que nous connaissons déjà. L’enseignement public doit être capable de reprendre l’initiative : information, moyens éducatifs… Nous ne les avons pas totalement aujourd’hui et je pense à un exemple à Périgueux où, au moment de passer le bac, certains élèves ont découvert qu’il y avait un professeur capable d’enseigner l’occitan.
La réflexion doit s’étendre à un autre domaine dont vous avez aussi la charge, Madame la ministre, celui des médias. Avec les régions – qui y sont prêtes – France 3 a un défi à relever pour ce qui concerne la diffusion des langues car nous sommes, disons-le, mauvais en la matière, voire très mauvais…
M. Marc Le Fur – C’est hélas vrai.
M. Alain Rousset – Les régions Languedoc Roussillon, Midi-Pyrénées et Aquitaine ont lancé un certain nombre d’expériences mais cela reste extrêmement difficile, sauf à se borner à rediffuser quelques émissions.
Deux suggestions pour conclure. D’abord, les régions sont prêtes, avec d’autres collectivités, à créer un conseil national et régional des langues régionales, en vue de disposer d’un lieu partenarial pour débattre de ces questions. Le défi à relever n’est plus celui de l’identité nationale mais celui de l’achèvement de la décentralisation. Le blocage jacobin est, dans notre pays, un fait culturel lié à des peurs. Il en est de même pour ce qui concerne les langues régionales.
M. Jean Lassalle – C’est vrai.
Mme Marylise Lebranchu – C’est très juste.
M. Alain Rousset – La deuxième bataille à mener, c’est celle de la Francophonie. J’ai participé aux cérémonies du 400e anniversaire de la découverte du Québec et j’ai appris à cette occasion qu’il y avait dans le monde 178 à 200 millions de locuteurs français et que le défi de la francophonie se situe aujourd’hui en Afrique. Dans cette perspective, nous pouvons être 600 à 800 millions de locuteurs. C’est le défi du codéveloppement, dont doit se saisir l’ensemble du Gouvernement.
En France, nous sommes confrontés au défi majeur de l’illettrisme. Je suis persuadé que si nous mettons tous nos efforts en commun, État et collectivités, notre pays peut, sur ce front aussi, beaucoup progresser (Applaudissements sur tous les bancs).
M. le Président – La parole est à M. Jean Lassalle (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP).
M. Jean Lassalle – Lorsque je suis entré à l’école primaire, à l’âge de six ans, je ne connaissais pas un mot de français puisque j’avais appris le béarnais. J’ai fait ce que j’ai pu et je suis très fier d’avoir appris tant bien que mal le français. Comment oublier les milliers de jeunes gens qui, il y a un peu moins d’un siècle, partirent de la gare de Bayonne ou de celle de Pau pour devenir les héros anonymes du Chemin des Dames ? La plupart parlait mieux le basque ou le béarnais que le français et cela ne les a pas empêchés de tout donner !
L’ouverture de ce débat est un moment historique. Ne décevons pas les espoirs qu’il fait naître partout dans le pays. C’est une émotion bien particulière que celle que suscite l’action de parler une langue qui a toujours été celle de vos pères. On peut la comparer à celle qui naît de la contemplation d’un paysage familier ou de la dégustation d’un fromage aimé. Ce petit frisson sur l’échine, on le ressent aussi en entendant monter des tribunes des stades des chants d’encouragement prononcés dans toutes les langues qui font notre diversité. Celui-là, on peut le comparer à celui qui nous traverse en entendant la Marseillaise lorsque les diables tricolores pénètrent sur le terrain.
Je sais aujourd’hui que la mésentente entre les hommes peut faire obstacle à l’expression de notre diversité, même dans un pays qui est sans doute le plus avancé au monde. De la même manière que l’on peut apprécier un paysage ou un mets, sachons reconnaître ce que les langues, les identités et les cultures nous ont légué, partout dans le pays. Merci, cher Marc Le Fur, pour ta constance ; merci à Daniel Poulou et à François Bayrou qui étaient là aussi ; merci à tous ceux qui luttent pour cette cause. Si nous parvenons à réviser l’article 2 de notre Constitution, la CAF de Pau ne pourra plus dire qu’elle ne peut autoriser l’ouverture d’une crèche en vallée d’Ossau au motif que l’on risque d’y apprendre l’occitan !
M. Yves Censi – Eh oui ! Cela existe !
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