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occitan-touareg

/Mali/ Sur le Mali, par le professeur Dialla KONATE

24 Août 2009 , Rédigé par Papadoc Publié dans #TRIBUNE LIBRE

Le Mali tel qu’il m’est apparu de Bamako en août 2009

Le Mali et l’ère du « natabaya »

Durant mon bref séjour à Bamako ce mois d’août 2009, j’ai essayé d’être attentif aux comportements sociaux des maliennes et des maliens vivant au Mali. A mon sens c’est la meilleure façon de comprendre les problèmes qui se posent et, peut-être, d’être en mesure de contribuer à leur résolution. Bien entendu, la ville de Bamako n’est pas le Mali. Mais elle en est la tête et le cœur. Je ne voudrais pas ignorer, que je l’admette ou non, que je suis à bien des égards et aux yeux de certains, devenu un étranger dans mon propre pays. Comme nos populations le disent si bien, « l’étranger a de gros yeux mais il ne voit rien ». Avec mes gros yeux, j’ai essayé de voir une chose si essentielle mais devenue banale et invisible à beaucoup. Cette chose est la crise de la culture malienne.

 

La société malienne, pour quelqu’un de ma génération ou d’une génération antérieure,  semble brisée en de nombreux points de son corps. Prenez le rôle des éducateurs, anciens ou modernes. Il n’est plus respecté du coté de ceux qui devraient le recevoir ni accomplie du coté de ce qui devraient l’offrir. Prenez l’autorité, la plus visible aux yeux des populations que celle du maire de commune. Elle se réduit, souvent, aux yeux des populations à la capacité de vendre les terrains de la commune en cachette, à la sauvette, la nuit, à la lumière d’une lampe tempête. Regardez les processions de mariage à travers la ville de Bamako. Selon Monseigneur Mori Julien Sidibé, dans « La Rencontre de Jésus Christ en milieu Bambara », une cérémonie de mariage est un « jansa ». Le « jansa » peut connaitre une exhibition de biens matériels lorsqu’on en possède mais l’esprit du « jansa » est surtout de montrer la valeur morale et éthique des familles des deux conjoints et de leurs alliées. Le « jansa » est très proche d’une autre valeur malienne qui, est, contrairement au « jansa » une valeur négative. Il s’agit du « natabaya ». Le « natabaya » est de l’exhibitionnisme,  une démonstration de mauvaise tenue de la part de l’une des familles, des deux familles ou de leurs alliées. Lorsque le mariage a été célébré selon le « jansa » on dit, en milieu Bambara que « fini dona a gnè gnouman kan » (l’habit a été mis dans le bon sens). Lorsque la célébration du mariage tourne au « yèra yira ni natabaya », alors on dit que ce mariage est semblable à un habit mis a l’envers « fini dona a gnè diougou kan). En regardant ces processions de mariage à travers Bamako où des jeunes gens se balancent en voltigeurs d’occasion à travers les fenêtres ouvertes de véhicules roulant à tombeau ouvert que voit-on ? Du « jansa » ou du « natabaya » ? Le mariage en « natabaya » est clinquant mais n’a pas de force et ne peut durer (barika tè natabaya furu la).

Nous sommes à présent dans ce que dans notre tradition on appelle « natabaya tlé », « kodon baliya tlé » ou « diahiliya tlé ». Ces expressions sont équivalentes et signifient ère de l’ignorance des valeurs de la société ce qui signifie encore crise de la culture. Lorsqu’on parle, on parle dans une langue. Lorsqu’on pense ou agit, on le fait dans une culture. Ces comportements ci-dessus ne sont pas conforment à nos valeurs traditionnelles où ils sont condamnés par le « code de l’honneur ». Mais ils ne sont pas non plus en conformité avec la culture occidentale où ils sont en opposition avec la loi, élément fondateur de cette culture. Quelle identité le malien de 2009 revendique-t-il ?

 

Que veux dire défendre la culture malienne ?

Je sais que certains points de vue exprimés par Claude Lévi-Strauss sont discutables et discutés par ses confrères ethnologues et sociologues. Mais nous devons reconnaître qu’il est désormais difficile, voire impossible, de parler (surtout en français) de culture non occidentale sans relire Lévi-Strauss. Je vais m’appuyer sur lui pour bien définir cet honneur d’être malien. Dans « Le regard éloigné », Lévi-Strauss écrit que cet honneur est celui d’avoir « créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix a la vie ». Mais Lévi-Strauss nous prévient en nous disant que cette culture et cet honneur ont de tout temps et continueront à partager avec les autres cultures une « mutuelle hostilité » ce qui justifie, à mes yeux, qu’ils doivent être protégés et défendus. Il ne s’agit pas, pour moi, d’une protection et d’une défense contre une quelconque domination culturelle extérieure mais d’une défense et d’une protection contre l’immobilisme, la sclérose et le mauvais emprunt. D’après Alain Finkielkraut (un intellectuel brillant, philosophe français contemporain, héraut de la culture occidentale dont je ne suis pas, intellectuellement, un compagnon de long parcours) estime dans « La défaite de la pensée » (j’utilise mes propres mots) que la culture est la valeur ajoutée que l’on obtient lorsqu’on traite les faits sociaux quotidiens à l’aide du puissant filtre de la pensée. Chaque culture a aussi produit les règles, les mécanismes de sa conservation, de sa mise en œuvre que l’on appelle la « Politique ». La politique, dans ce sens est constituée de 2 composantes. La première composante est le mécanisme intellectuel, le produit de la pensée, on l’appelle la « Philosophie Politique ». La seconde, substance concrète qui repose sur la « Philosophie Politique » est constituée du « Pouvoir et de son Autorité ». Pour faire simple et moderne, appelons cette seconde composante, l’Etat. Montesquieu, dans « l’Esprit des lois » nous dit que c’est la « Philosophie Politique » qui le soutient qui nous permet de déterminer la nature de l’Etat. Il dit en particulier que lorsque l’Etat est une monarchie alors il repose sur l’honneur, la loyauté, la fidélité. Lorsque l’Etat est une république, il repose sur les vertus. Lorsque l’Etat est un despotisme, il repose sur la crainte.

 

En 1960, à l’avènement de la première république du Mali, nous avons rassemblé les vertus qui devaient soutenir notre Etat républicain. Elles recouvrent les vertus qui sont enseignées par les traditionalistes maliens et sont : honneur, dignité, fiabilité, crédibilité. Toutes ces vertus se réfèrent à l’homme dans une communauté malienne solidaire et unie. L’attente du malien était que sa communauté, en échange, devait à chacun: donner la confiance et l’espérance, garantir la liberté et assurer l’unité. Du reste l’Hymne national du Mali, d’un couplet à l’autre reprend ses valeurs qui sont l’essentiel du serment fondateur du Mande. Nos valeurs sont des valeurs communautaires. Certains comme Lévi-Strauss et Alain Finkielkraut pensent que c’est précisément à ce niveau que se trouve notre crise culturelle née avec le début de la colonisation et qui s’est amplifiée depuis. Finkielkraut dit qu’en mettant la communauté au centre de nos intérêts, nous avons, comme les autres anciens colonisés, renoncé à construire une nation moderne, viable. Selon lui, nous aurions écrasé l’individu, le citoyen par une construction qui n’est en fait qu’une « fusion mystique » parlant trompeusement à la « première personne du pluriel » et incapable de déboucher sur un Etat de Droit.

 

Il est vrai que nous, au Mali, n’avons pas mis l’accent suffisamment ni sur le devoir de l’individu vis-à-vis de son Etat ni sur les droits que l’Etat doit garantir au citoyen, ni sur les responsabilités mutuelles du citoyen et de l’Etat. Les devoirs, les droits et les responsabilités ont été, il est vrai, des valeurs développées beaucoup plus par les empires Bambara en héritiers de l’Empire de Ghana, du Mande, de l’Empire Songhoi. Le Bambara reconnaît lui aussi la primauté de la communauté sur l’individu en affirmant que celui-ci est toujours et de façon irrémédiable dans des liens de domination avec une entité qui est plus grande que son seul être (an bè yé Mâ bolo mogo yé). Cependant à l’intérieur de cette relation de dépendance-protection, l’individu, aux yeux du Bambara est responsable de sa propre destinée individuelle (mogo gnè, i yèrè ; mogo tignè i yèrè). En allant plus loin, la « Philosophie Politique » Bambara, incite l’individu à affirmer sans relâche sa liberté, sa condition de citoyen libre (yèrèma horongna gnogon tè). En cela les observations de Finkielkraut ne sont pas satisfaisantes, s’agissant de la société malienne.

 

Nous devons nous convaincre que le Mali ne sera plus jamais celui de nos ancêtres, ni même celui des générations vieillissantes. Mais nous avons le devoir de produire, par la pensée des critiques de nos comportements quotidiens pour accompagner les transformations inévitables et incessantes de notre culture. Mais à mon avis cela est une illusion de vouloir soit s’opposer à l’évolution de la culture ou de définir, à priori, une nouvelle culture en opposition avec la culture occidentale. Nous ne sauverons le Mali que si nous travaillons à aller vers les objectifs sociaux définis par John Maynard Keynes à savoir : l’efficacité économique, la justice sociale et la liberté politique. Dans ce processus les intellectuels ont un rôle très important qui est de contribuer à la naissance d’une nouvelle philosophie politique et de faire participer toutes les populations à ce processus. Le drame est qu’au Mali au lieu d’accomplir ce travail historique, les diplômés sont ceux qui créent les problèmes. Les intellectuels sont une partie importante du problème.

 

Entre le passe et l’avenir : la société entrain de se construire

Hannah Arendt, dans  « La crise de la culture » dit que l’homme moderne est sur « une brèche, dans l’intervalle entre le passé révolu et l’avenir infigurable ». Pour se sauver, chaque génération, chaque homme, ne peut plus recourir « au fil rompu de la tradition » mais doit recourir à la capacité infinie de la pensée et de l’analyse. Nous avons autant besoin de la tradition que nous avons besoin du progrès scientifique. Nous avons besoin que le Professeur Drissa Diakité écrive « Kuyate », nous avons besoin de la présence éveillée du Professeur Massa Makan Diabaté gorge vivante de son aïeul Kele Monzon. Mais nous avons aussi besoin de construire une économie prospère, nous avons besoin de démocratie, nous avons besoin d’ouvriers industrieux, nous avons besoin de la médecine moderne, nous avons besoin de l’ordinateur et même du téléphone portable. Tout cela est venu au monde et donc à nous grâce à la civilisation occidentale. Le monde a besoin de la culture occidentale. Ne nous épuisons pas à vouloir lutter contre la culture occidentale. C’est vain d’avance. Utilisons notre génie et notre énergie à faire que le monde ait besoin de la culture malienne aussi.

 

Le rôle du gouvernement ? Des maliens de la diaspora ?

Si je me réfère à l’expertise rassemblée dans certains cabinets ministériels à commencer par la primature ou même la présidence je crois que sur un simple point de vue technique, les autorités ont compris les enjeux. Je ne suis pas entrain de dire qu’elles font toujours exactement ce qu’il faut faire. Cependant, les nominations récentes, dans le domaine éducatif, entre autres, sont une manifestation de la bonne et commune volonté des maliens qui ont la capacité de nommer et de ceux qui ont la faculté d’accepter les missions de faire face ensemble à la crise actuelle de la société malienne. Qui peut douter que les Professeurs Siby Ginette et Salikou Sanogo ne sont pas parmi les meilleurs choix possibles pour les postes qu’ils occupent au sein du gouvernement ? Qui peut dire que le Professeur Amadou Diallo n’est pas, de même, l’une des personnes les mieux indiquées pour devenir recteur ? J’ai vu, durant mon séjour des femmes et des hommes éminemment compétents dans tous les domaines, dans toutes les fonctions. Cependant si collectivement notre société choisi de jouer à l’anti-culture alors tous les efforts actuels et à venir sont et seront vains. Il reste qu’il faut aussi ajouter les capacités réelles de développement des maliens de la diaspora à celles des maliens de l’intérieur. Il est vrai qu’il y des questions de perception mutuelle à vaincre. Ceux de l’intérieur considèrent, en globalisant, les cadres maliens de l’extérieur comme vaniteux, arrogants et peu regardant à leur endroit. C’est un peu vrai. En retour, les maliens de l’intérieur ôtent souvent à ceux de l’extérieur toute légitimité à s’occuper des questions nationales. C’est regrettable. Nous devons tous travailler, par la philosophie politique et par la pratique politique à dépasser ces situations afin de contribuer à l’affirmation d’une société malienne dynamique ouverte à de meilleures conditions de vie pour ses populations. Cependant, même avec de bonnes idées nous ne serons pas en mesure de faire avancer notre pays si, comme c’est le cas en ce moment avec le nouveau code de la famille, ou hier avec la loi sur l’abolition de la peine de mort, le gouvernement, éventuellement allié à d’autres forces sociales, échouait à expliquer l’entreprise aux populations ou abdiquait sa responsabilité à obtenir leur adhésion. Par ailleurs, les exemples, sur un siècle, de nombreux pays nous enseignent que le syndicalisme peut être un facteur favorable dans l’évolution de la société. Mais au Mali, avec regret le syndicalisme semble, en ce moment historique, sevré de toute vision éclairée à la fois sur le plan tactique que sur le plan stratégique. Dans les domaines essentiels de l’éducation, de la justice et de la santé publique, le fourvoiement du syndicalisme n’est pas un épiphénomène. C’est un drame. Un drame national.

 

Dialla Konaté

Blacksburg, 23 aout 2009

 

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