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occitan-touareg

/Mali/"initiatives pour la paix au Mali", contribution André Bourgeot

31 Août 2009 , Rédigé par Papadoc Publié dans #TRIBUNE LIBRE

C'est avec plaisir que je vous fait partager un texte de André Bourgeot qui participe au groupe de travail <peace-initiative@malilink.net>.
Merci à Dialla KONATE pour son encouragement à diffuser toutes les contributions qui peuvent faire avancer le débat, et merci à André qui écrit : Mon souci majeur est d'engager des débats de fond, non polémiques, sereins, argumentés, dans un contexte de grandes tensions et d'enjeux politiques très importants.

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Chères toutes, chers tous
Je voudrais partager avec toute la communauté ce document que je viens de recevoir de notre ami le Professeur André Bourgeot sur la situation au Nord du Mali. André appui le départ de sa présente réflexion sur deux articles récents qu'il rappelle. En anthropologue et connaisseur de la variété géographique , de la richesse humaine du Nord Mali, il essaie, avec nous, de comprendre ce qui est en train d'arriver au Nord Mali et comment les choses en sont arrivées à ce point.
Professor Dialla Konate
Department of Mathematics - Virginia Tech
Mcbryde Hall #460
Blacksburg, VA 24060 - USA
Dialla Konate <dkonate@vt.edu>

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Présentation de André BOURGEOT, Chercheur (CNRS) :

Ma carrière s'est essentiellement déroulée en Afrique saharo-sahélienne depuis  le début des années soixante-dix, notamment en Algérie puis au Niger, au Mali et à un degré moindre au Tchad. (Expertise en anthropologie du développement). Dans le cadre d'une approche comparative, elle a porté sur les sociétés nomades touarègues (Algérie, Niger et Mali) arabes  et touboues (Tchad).

Depuis l'an 2000 j'ai élargi mes domaines de recherche aux éleveurs bouriates de Sibérie (Okrug d'Aguinskoê, Oblast de Tchita) et aux agro-transhumants kirghizes de l'Oblast de Naryn autour du lac Song Kol au Kirghizstan.

Toutes ces études relèvent de l'anthropologie politique du nomadisme dans une approche écosystémique qui prend en compte les aspects zootechniques et agrostologiques acquis à la faveur de collaborations scientifiques régulières avec les pastoralistes du CIRAD (Centre International de Recherche Agronomique pour le Développement.) Ces collaborations soulignent la dimension pluridisciplinaire et comparative de mes recherches fondées sur une démarche historique.


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Dans l'analyse qui suit je ne prendrai pas en compte les contributions produites par des responsables européens de projet de développement confrontés à des réalités bien concrètes qui les ont conduit à être déçus de la targuité utilisée à des fins personnelles et instrumentalisée , « marchandisée » comme un quignon de pain. Non que cet aspect ne présente pas d'intérêt, bien au contraire (les distorsions entre le dire et le faire sont légions) mais c'est là l'objet d'un autre débat.
Je m'appuierai donc sur deux textes : l'un intitulé «La Targuité : Réalité tangible ou fond de commerce douteux ? » du 04/08/2009 - l'autre « Toumast en danger de mort » du 15/08/09.
   Chaque texte, à leur manière introduisent trois catégories sociologiques pour décrire les transformations sociales, politiques et économiques que connaissent les sociétés touarègues en général et plus particulièrement celle des Kel Adagh. (« ceux de l'adagh », adagh désignant la « montagne » située dans l'extrême septentrion malien vers l'Algérie) .
   Sauf erreur de ma part, c'est l'administration coloniale qui a cru bon d'accoler à Kel Adagh, l'appellation lignagère de la chefferie locale à savoir les Ifoghas, leur conférant ainsi implicitement des « droits » d'appropriation sur un territoire et sur les hommes qui y vivent, transformant ainsi l'Adagh en Adagh n Ifoghas (« L'adagh des Ifoghas ») valorisant, conférant et institutionnalisant un pouvoir politique territorial des Ifoghas sur l'Adagh.
   On remarquera qu'à aucun autre espace ou région géographique, n'est accolé le nom d'une chefferie quel qu'en soit le niveau. En effet, en terme d'unités politiques autonomes les unes des autres (les « ettebel » ou « confédérations » selon la terminologie administrativo-coloniale), les Kel Tamacheq, selon leurs catégories endogènes utilisent : Kel Ahaggar (« ceux de l'Ahaggar ») Kel Aïr (« ceux de l'Aïr », Kel Azawad (« ceux de l »Azawad »), etc. Ces appellations géographiques ne sont pas assorties de dimensions politiques. Elles se réfèrent à des massifs montagneux (Aïr, Ahaggar, Adagh) ou à des plaines (Azawagh ou Azawad selon les endroits). Une autre manière de les classer repose sur l'utilisation de points cardinaux notamment sur l'opposition Est et Ouest : et associés à une appellation « tribale ». Il apparaît ainsi que seuls les gens de l'Adagh sont affublés d'une dimension politique dans leur dénomination introduite par la colonisation. Cet aspect est loin d'être insignifiant et neutre.
   Par exemple, l'appellation Kel Ahaggar désignant les gens de l'Ahaggar toutes catégories sociales confondues (aristocratie autrefois guerrière, tributaires, religieux, esclaves, affranchis) ne recèle pas de connotations politiques territoriales. Pourquoi? Une des dynamiques fondamentales des sociétés touarègues réside dans le fait que les stratégies de domination et de conquête n'ont pas pour finalité une expansion territoriale mais la « conquête » des populations occupantes. Car en contrôlant des hommes on contrôle les territoires qu'ils occupent. C'est là une des raisons pour lesquelles les espaces politiques touaregs sont flexibles. Ainsi, l'enjeu politique fondamental est donc le contrôle des hommes. Les structures sociales et les organisations des systèmes politiques touaregs (endogamie sociale, hiérarchie socio-politique étanche) incorporent ces stratégies de conquête des hommes : en contrôlant des hommes on contrôle des territoires.
Or, les « gens de l'Adagh » ont été affublés d'une dimension politique accordée au lignage dominant à savoir les Ifoghas constitutif d'un « ettebel » (unité politique incorporant toutes les catégories sociales) Il suffisait à l'administration coloniale de franchir un pas et de transformer cette montagne en un territoire politique dénommé par le lignage dominant et « tribalement » homogène, constituant ainsi un « isolat » tribal assorti d'une assise territoriale porteur de la conception d'un territoire autonome « tribalement propre et pur ». A l'évidence de tels processus sont d'une gravité extrême car en période de crises profondes, les réactions épidermiques animées par des groupes à la radicalité dangereuse peuvent conduire à des formes d'exclusion, voire « d'épuration » (pas encore physique). C'est un peu ce qui s'est passé avec les événements de Kidal qui ont conduit à refuser des emplois accordés, sur la base de compétences reconnues, par l'ONG Médecins du Monde, à des Touaregs de la région de Tombouctou et à des actes de vandalisme à l'endroit des locaux de cette ONG.
   Ces pratiques dont il importe de savoir si les autorités politiques locales les ont condamnées et sanctionnées , peuvent mettre en péril la paix en Adagh et peut être au delà. Toutefois, il serait tout aussi dangereux de globaliser les responsables en accusant les Kidalois dans leur totalité, de ces évènements. Il s'agit de minorités agissantes qu'il nous appartient d'isoler et qui font le jeu de forces politiques externes et internes et qui ont intérêt à pratiquer le « diviser pour régner » et à créer des affrontements « tribaux » dans un contexte de compétitions multiples.
   On est là, bien loin de la Targuité et de la cause touarègue (logorrhée des années 90) et autrefois prônées comme valeur cardinale de la culture touarègue. Alors, dans ce contexte de tensions multiples aux origines diverses, ce serait une grave erreur politique de demander le départ de Touaregs résidents à Kidal mais ressortissants d'autres régions du Nord Mali : ce serait s'inscrire dans une logique « tribaliste » et faire le jeu des petits groupes radicaux dont l'assise sociale reste à démontrer : au contraire il faut exiger leur maintien.
   Ce sont là des faits qui interpellent à propos des flatteries « ethniques », « culturalo-linguistiques » à caractère idéologique qui peuvent être dangereuses pour la démocratie républicaine et l'unité nationale. Dans des contextes de crises graves, les processus qui cheminent lentement et conduisent plus rapidement de l'ethnicisme au tribalisme (voire dans les événements récents de Kidal à une sorte « d'intégrisme tribal ») et du tribalisme au repli sur les lignages sont, historiquement parlant, assez classiques, générateurs de « parcellisation territoriale » du pouvoir politique: et à une multiplicité de « petits pouvoirs » : L'Afrique, malheureusement, peut en témoigner.
   Je reviens à ma première idée. Ma question est la suivante : est-ce qu'une des racines des revendications « ethnicistes » (puis plus récemment,« tribalistes » ) depuis 1963 de certains Kel Adagh ne réside-t-elle pas dans cette manipulation linguistique à caractère politique? Si ce raisonnement est juste et pertinent, alors reste à savoir quel est l'administrateur colonial qui a conféré un statut politique « à part » (j'allais écrire « statut particulier »...) à cette montagne? Il appartient aux intellectuels et historiens locaux d'en faire les recherches.
   L'histoire, associée à l'anthropologie (et réciproquement), peut appréhender les phénomènes récurrents et en fournir un éclairage, voire des explications.
   Ce n'est pas là une simple digression. J'en reviens aux trois catégories socio-économiques des deux textes auxquels je me réfère. Cette classification résulte partiellement, me semble-t-il, des bouleversements sociaux, politiques et économiques engendrés par les rébellions des années 90. Alors, la question que l'on peut se poser serait la suivante : compte-tenu des spécificités des systèmes politiques touaregs, leur histoire particulière (comme toute histoire...) à l'époque coloniale, les contextes de crises climatiques (1969-1973; 1982-1984), économiques (les plans d'ajustement structurels imposés par les institutions internationales telles que le FMI et la BM dans les années 80), et l'avènement du multipartisme du début des années 90 (contexte international de l'effondrement du bloc soviétique), la violence armée sous forme de rébellion ne renvoie-t-elle pas aux conditions particulières d'insertion de ces sociétés dans les processus de la mondialisation capitaliste hégémonique?
   Enfin, pour terminer (provisoirement) ces courtes analyses, j'ajouterai une 4ème catégorie (bien que ce ne soit pas mon vocabulaire..), à savoir l'émergence des tributaires (trivialement appelés « vassaux ») dans l'arène politique des Kel Adagh, et leur prise du pouvoir par les voies démocratiques au détriment de la chefferie locale, à savoir les Ifoghas (va-t-il falloir alors changer l'appellation « Adagh n Ifoghas et au profit de quelle autre?.....permettez moi de suggérer : « Adagh n Mali »). C'est là un tournant fondamental qui fait plus que fissurer l'édifice politique dit « traditionnel ». Mais en définitive, cette lutte politique n'était-elle pas déjà inscrite dans les rébellions de 1990? Très schématiquement , n'assiste-ton pas là au passage d'un pouvoir fondé sur le sang (celui des Ifoghas) et construit par la colonisation, à un pouvoir issu des urnes par le peuple? Est-ce pour autant la fin de la colonisation? Pas si sûr : d'autres se pointent même si le terme « colonisation » aux fondements historiques bien précis n'aura plus la même pertinence politique. Bref voilà quelques analyses, à chaud, visant à alimenter les réflexions et les débats.
 André Bourgeot

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