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Je vous propose à la lecture cet article de 1995 écrit par notre ami Veyrac Jean-Louis.
En fin d'article une carte des Ethnies de la région afin de comprendre un peux mieux le conflit au Nord-Mali.
AFRIQUE NOIRE
Quelques pistes pour l'ethnisme africain (1995)
Les notions d'Afrique et d'africanité en tant que représentations géopolitiques, ont eu un impact réel et efficace pendant
toute la période de décolonisation marquée par l'idéal pan-africain de libération.
Il n'en est plus de même à l'heure actuelle, maintenant que la totalité du continent a, au moins formellement, rompu avec
les pays colonisateurs. L'apparition de deux nouveaux États, la Namibie et l'Erythrée, la fin de l'apartheid et l'arrivée au pouvoir de la majorité noire en République sud-africaine ont en effet
conclu le cycle historique entamé à la fin des années 1950.
Désormais, le continent africain aborde une nouvelle phase de structuration de ses espaces géopolitiques internes et de ses
relations avec les États européens et le reste du monde.
Quels États en Afrique aujourd'hui ?
Les découpages territoriaux issus des rapports de force coloniaux ont pour l'essentiel démontré leur caractère inique et
leur nuisance en matière de développement humain et économique.
L'aberration consistant à tracer à la règle sur une carte, de futures frontières d'États est la cause de drames
innombrables. Elle a conduit à la fragmentation sous diverses citoyennetés de peuples solidement unis, sinon par les liens politiques du moins par les liens de la langue et de la culture. Ainsi
en a-t-il été des Touaregs, des Mandés, des Haoussas, des Ewés, des Somalis, des Maasaïs, des Bakongos, des Khoïsans pour se limiter à ceux-là.
Ce dépeçage s'est accompagné du regroupement sous une même loi de populations que tout séparait jusqu'alors et qui,
parfois, se haïssaient férocement. C'était une gageure de vouloir fondre des peuples dans une citoyenneté et un sentiment national communs alors qu'ils n'avaient rien réclamé de tel pendant les
luttes d'émancipation. Si, trois décennies après la vague de décolonisation, des embryons de sentiment national existent bien çà et là, il apparaît surtout que chaque ethnie ou fraction d'ethnie
(tribu) a, dans l'ensemble, une vision restrictive de ce que sont l'État-nation et le sentiment national.
L'État-nation n'apparaît pas comme un lieu de contractation entre groupes et intérêts particuliers
Mais comme une machine de pouvoir que l'on actionne ou dont on est exclu.
Le sentiment national n'est pas vécu comme un lien de solidarité transcendant les clivages ethniques, politiques,
socio-économiques ou religieux mais comme une exacerbation du sentiment particulariste lorsqu'on participe de près ou de moins près à l'exercice du pouvoir. Cette attitude entraîne tous les abus
d'autorité que l'on constate depuis les indépendances.
Demain ?
Il faut bien l'admettre, en Afrique comme ailleurs, ce sont la langue et la culture qui fondent les rapports humains. C'est
donc en se basant sur leur variété que doit s'opérer le rééquilibrage démocratique des États africains, étant entendu que l'État est une nécessité inhérente aux sociétés humaines actuelles mais
qu'il n'est qu'un instrument, pas une fin en soi. Cela signifie donc dans bien des cas, leur refondation ou disparition, ou bien leur apparition.
Du fait de l'histoire particulière de l'Afrique, de la faiblesse de ses traditions Étatiques dans beaucoup de régions, on
peut bien admettre que c'est l'État qui doit fonder la nation, l'inverse étant improbable. Mais encore faut-il que l'État repose sur des soubassements humains et culturels évidents et solides.
Comme en Europe, voire en Asie, l'État doit s'appuyer humainement, linguistiquement, culturellement et territorialement sur l'ethnie.
Problèmes à affronter
Tout comme ailleurs, l'ethnisme africain se heurtera à deux catégories de conservatismes : les tenants du statu quo
territorial et de l'intégrité des frontières issues de la colonisation, d'une part ; les partisans d'un localisme étroit, du régionalisme et du tribalisme, d'autre part.
Il est clair qu'on ne peut faire l'impasse sur les pesanteurs des structures socio-politiques anciennes ou plus récentes.
La politique ethniste doit donc viser à les intégrer dans sa démarche : la fédéralisation des États actuels sur une base ethnique est la réponse la plus pragmatique qui se puisse trouver aux
inquiétudes des premiers; le maintien des structures locales et tribales comme lieux d'apprentissage de la démocratie et facteurs d'une effective intégration sociale est de nature à rassurer les
seconds.
Une nouvelle dimension s'impose dans la géopolitique africaine, celle de l'intégration économique régionale des États. Les
ethnistes doivent soutenir les différents regroupements en cours (UMA, CEDEAO, CEAC et CDAA) car ils sont la voie obligée du développement économique, surtout s'ils sont effectivement gérés par
les Africains. Mais également, en favorisant la circulation des marchandises sur la base des intérêts des peuples africains, ils induisent à terme la circulation des hommes et donc, des idées et
permettront les relations au sein des ethnies démembrées par les frontières artificielles.
L'intégration économique du continent, a fortiori politique, paraît illusoire pour longtemps, à supposer qu'elle soit
souhaitable - ainsi, on a pu voir combien les différents problèmes du monde arabe ont eu de répercussions négatives sur l'OUA.
Par contre, l'intégration régionale semble plus réaliste et peut devenir assez rapidement effective. Seuls les problèmes
politiques internes des États, liés aux exigences de démocratie notamment, et la pression croissante des revendications de "remembrement" de la part des ethnies écartelées freineront ces
processus inéluctables et positifs d'agrégation économique.
En soutenant ces derniers, les ethnistes s'inscrivent dans le sens de l'Histoire qui fait osciller sans cesse les sociétés
humaines entre différenciation et intégration, entre individualisation et homogénéisation.
Etablir la justice entre ethnies en leur donnant notamment un État, cela veut dire dans bien des cas, séparer ce qui était
"mal marié"; il faut donc pouvoir compenser par une union à quelque chose de plus grand, les communautés économiques. Celles-ci deviennent autant nécessaires pour le développement matériel que
pour celui des consciences nationale-ethnique, macro-régionale et mondiale.
Les cheminements vers l'adéquation entre ethnies et États seront probablement différents d'une zone à l'autre de l'Afrique.
Il est à souhaiter que l'exemple éthiopien fasse école et que le droit à l'autodétermination et à la séparation des ethnies soit inscrit progressivement dans la Constitution de chaque État
concerné, soit la presque totalité.
De la décentralisation à la fédéralisation, de l'autonomie régionale à l'indépendance, ce qui comptera, ce seront moins les
délais de mise en place que le sentiment des forces politiques dans chaque pays ; seule une stratégie "étapiste" progressive peut conduire à des résultats irréversibles et positifs pour
l'ensemble des ethnies africaines.
Conclusion
Comme une psychanalyse réussie, la libération des ethnies, de leurs langues et de leurs cultures, amènera un regain
d'énergie vitale et une créativité nouvelle dont l'Afrique a un besoin immense.
L'échec de presque tous les États issus du partage colonial doit servir de leçon à très courte échéance. Le développement
économique, la maîtrise de l'accroissement démographique, l'éradication des pandémies, la préservation des équilibres écologiques ainsi que l'élimination des séquelles du colonialisme ne peuvent
être véritablement assurés que par une alphabétisation accélérée dans les langues autochtones et en prenant en compte le dynamisme des cultures locales.
Tout cela ne peut exister que si leur dignité est rendue aux ethnies à travers des structures politiques, économiques et
culturelles autonomes adaptées à leurs besoins. Les énergies destructives avec lesquelles s'affrontent les ethnies et les tribus à la conquête d'appareils d'États sans fondements historiques ni
légitimités nationales, doivent être reconverties en énergies positives vouées au développement et à la satisfaction des besoins essentiels dans la plus grande justice possible.