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Economie Mali par Dialla KONATE

16 Août 2010 , Rédigé par Papadoc Publié dans #TRIBUNE LIBRE

Le débat contradictoire est un terreau sur lequel pousse une saine démocratie. Dialla Konaté

 

Une réflexion pédagogique autour de l’économie malienne

384806372_0ed2c69470.jpgLe présent texte porte une réflexion sur l’économie malienne ou plutôt le service pédagogique que nous devons entretenir autour de l’économie et de l’interprétation de données économiques.

L’urgence de cette réflexion m’est apparue après avoir lu une interview récente accordée à un journal bamakois par le Ministre Sanoussi Touré en charge de l’Économie. Le présent papier n’a pas pour but de bâtir une controverse avec le Ministre Touré mais de prendre appui sur son discours pour montrer que dire aux maliens la vérité sur la chose économique pourrait aider à améliorer le comportement individuel des citoyens et, partant, pourrait aider à améliorer la situation économique générale.

En quoi une réaction à la déclaration du Ministre est-elle nécessaire ?

Observons en premier lieu que les chiffres donnés par le Ministre disent que l’économie malienne serait plus stable que la plus stable des économies au monde qui est, actuellement, l’économie helvétique. Ces chiffres feraient, sans risque, du Ministre malien de l’économie le lauréat du Prix Nobel d’Économie en Octobre prochain.

Le développement économique et social à un moment donné est conduit selon le programme politique du gouvernement en place mais sa réussite est la résultante des activités de toutes les populations. C’est pour cela qu’il est important que ces populations soient éduquées à comprendre les données économiques expliquées en des termes simples et de bonne foi. Autant que possible. Car il faut se le dire l’information économique, dans un environnement de méfiance, si elle ne traduit pas la réalité afin de mobiliser les forces productives aggrave toujours la situation économique et sociale.

En effet l’histoire économique nous apprend qu’un message exagérément optimiste disant que « tout va bien » peut pousser les populations à baisser la garde et à se croire à l’abri de difficultés. Au contraire un message exagérément pessimiste dans un environnement où la confiance des populations est peu ou pas acquise aux hommes politiques (ce qui est le cas presque partout en Afrique), a pour conséquence l’affaiblissement de l’obéissance à l’endroit des institutions administratives et morales sur lesquelles la société est assise.

J’ai lu avec intérêt deux articles consacrés aux résultats économiques annoncés par le Ministre Touré. Ils écrivent tous ceci :

« Il (le Mali) est le seul des 8 pays de l’UEMOA à avoir respecté, en 2009, les quatre critères-clés de convergence de l’UEMOA… »

Les journalistes concernés vont même plus loin, en précisant:

« Au titre de 2009, sur les 8 critères de convergence de l’Union Monétaire Ouest- Africaine (UEMOA) le Mali a respecté, au total, 6 critères dont tous les 4 critères de premier rang et 2 critères de 2ème rang. Les 4 critères de premier rang sont le solde budgétaire de base (+3,0) le taux d’inflation (2,2%) le taux d’endettement (34,4%) et la non accumulation d’arriérés de dettes. S’agissant des 4 critères de second rang, notre pays a respecté 2 critères qui sont les ratios de la masse salariale (34,2%) et le ratio des investissements sur ressources intérieures (24,4%). »

Voici un exemple de ce qui ne me semble pas être un travail journalistique rigoureux.

Peut être le savent-ils eux-mêmes, mais ces journalistes ont manqué d’expliquer au lecteur ce qu’est « un critère de convergence (de l’UEMOA) ». Ils ont manque de lui indiquer quels sont les normes-standards pour chacun des critères et, au delà de tout, ils ont manqué de lui expliquer en quoi ces critères, s’ils étaient atteints par le Mali, ferait du Mali un pays économiquement et socialement gagnant.

C’est ainsi qu’apparaît que mes propos s’adressent, au delà des déclarations du ministre à deux groupes de personnes qui, de mon point de vue, ont manqué de jouer un rôle volontariste dans la popularisation de la culture économique dans notre pays.

En Europe tout au long des années soixante et soixante-dix, les intellectuels ont débattu de la politique monétaire symbolisée par le « serpent monétaire », entre autres. D’amélioration en amélioration, les experts européens sont arrivés à concevoir les « Critères de Maastricht » plus connus ensemble, depuis, sous le nom de « Pacte de Stabilité». Il est possible à tout citoyen européen s’intéressant à l’actualité politique et économique de savoir que ces critères imposent aux gouvernements européens de ne pas dépasser un déficit budgétaire de 3%PIB et de ne pas accumuler une dette publique au delà de 60%PIB.

L’observation de ces critères est réputée assurer une stabilité économique à un pays sur un horizon de 5 ans.

Dès que les termes sont clairement définis par les experts alors peut débuter le rôle de la presse. Ce rôle consiste, pour le journaliste, à s’éduquer lui même et ensuite à informer les populations. Sans relâche. Chaque opportunité doit être saisie pour sainement informer les populations et les engager à adopter, pour le bien commun, le « bon comportement économique et social ».

En quoi le Ministre manque t-il de décrire la réalité ?

Les chiffres donnés par le Ministre Touré sont ils faux ? Non. Mais ils ne sont pas cohérents et ne sont pas ceux qui décrivent la réalité économique nationale. Pourquoi ? Expliquons en commençant par dire qu’en économie des termes très proches peuvent traduire des réalités très différentes.

En Afrique les gouvernements jouent sur ces ambiguïtés et cela ne crée que plus de confusion et de problèmes.

Par exemple dans les négociations salariales les parties concernées devraient commencer d’abord à s’entendre sur la définition du mot « salaire ». Il faut savoir que le terme salaire peut désigner une des quantités définies par les termes suivants : salaire de base, salaire brut, salaire net, salaire minimal, salaire réel, salaire différé (ou salaire social).

De la même façon, d’autres expressions en économie peuvent porter des noms très proches sans pour autant décrire exactement les mêmes réalités.

Toutes les données auxquelles le Ministre se réfèrent en dehors de la valeur du taux de croissance de 4,5% sont à ce que les économistes appellent les « agrégats primaires ».

Pour faire court, les chiffres sur la dette et le déficit concernent des opérations courantes excluant les arriérés et le service de la dette !!!!

Et si on soustrait le service de la dette de la problématique de la dette africaine, on évacue la totalité du problème. Car en réalité, tout le monde sait depuis 40 ans que le problème de la dette est plutôt synthétisé dans le « service de la dette».

Le Ministre annonce la dette publique à 26%PIB alors qu’elle est en réalité au moins égale à 120%PIB (je dis environ car, comme l’a dit l’Agence de notation Fitch, personne ne connaît le montant exact de la dette malienne depuis 2002). Pour montrer la différence, procédons au calcul de la croissance économique en utilisant une donnée primaire excluant les dons faits par les gouvernements étrangers et un autre calcul en y incluant ces dons.

Dans le cas de la croissance, c’est la seconde méthode qui a été choisie par le Ministre Touré.

Les dons publics etrangers constituent 40% de la création de richesse malienne de 2008 à 2010. Si on soustrait ces dons publics, alors la croissance per capita de 100 US Dollars sur 2 ans est ramenée à 60 Dollars soit 30 Dollars par an.

Le taux de croissance annoncé par le Ministre tombe alors à 3%.

Y a-t-il une différence qualitative ? Oui. La différence est importante.

Considérons que la capacité actuelle du français d’acquérir une fraction de biens français est la référence du développement pour le malien. Alors la croissance per capita à 5% annoncée par le Ministre fait qu’entre 2008 et 2010, le malien a réduit la distance le séparant du développement d’un modeste 0,25%.

Cela signifie que si on représente par une longueur de 10km la distance entre le malien et le développement alors sur chacune des années 2008 et 2009, le malien, grâce à l’aide extérieure, a réduit cette distance de 25 mètres soit 50 mètres sur les 2 ans. Mais en prenant les valeurs que le Ministre aurait dû utiliser comme il l’a fait pour calculer la dette et le déficit (les données primaires), on constate que le malien, si on ne compte pas l’aide extérieure, s’est même légèrement éloigné du développement entre 2008 et 2010.

Par ailleurs le Ministre dit que le FMI a félicité le gouvernement malien.

A ma connaissance c’est ce que le FMI n’a cessé de faire depuis que le Mali est entré sous ajustement structurel.

Cette félicitation ne signifie pas que le FMI considère que le Mali se développe. Cette appréciation signifie que le FMI est satisfait que le Mali lui paye sa dette en temps et en heure. Peu importe que le malien ait à manger ou non.

Tant que le FMI sera payé il félicitera le gouvernement.

Reconnaissons cependant que le gouvernement a bien le droit de se vanter de cette appréciation.

Se comparer à qui ?

Le Ministre compare aussi le Mali aux autres pays membres de l’UEMOA. C’est sans doute compréhensible. Mais je me demande si le Mali ne ferait pas mieux de se comparer à des pays comme le Cambodge ou le Vietnam. La Cote d’Ivoire gagnerait à se comparer à la Thaïlande et à la Malaisie tandis que le Nigeria gagnerait à se comparer à la Malaisie et a l’Indonésie.

Améliorer la culture et la communication économiques

Nous devons nous convaincre qu’il n’y aura pas de développement économique et social sans une population bien informée et instruite des choses de l’économie. Il y a le rôle des intellectuels qui se situe en premier pour comprendre les réalités économiques et tracer des chemins. Ensuite il y a le rôle des journalistes consistant à s’instruire et à informer les populations. J’avoue que j’ai aimé la franchise avec laquelle le Conseil des Ministres du 21 juillet 2010 a livré les vrais chiffres du déficit budgétaire qu’il reconnaît se situer entre 12%PIB et 16%PIB. Ceci n’est pas ce que dit le Ministre Touré. Les journalistes, à ma connaissance, n’ont pas commenté cette information. La « Commission Économie et Finance » (ou équivalent) de l’Assemblée Nationale n’a pas posé de questions au gouvernement. Répandre une saine culture et une bonne information économiques est une nécessité de la démocratie. Il ne s’agit ni d’encenser un ministre ou un gouvernement. Il s’agit encore moins de les contredire gratuitement. Le débat contradictoire est un terreau sur lequel pousse une saine démocratie.

Dialla Konaté

Blacksburg, 15 août 2010

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