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occitan-touareg

"La chèvre de Monsieur Seguin", un conte pour adultes

20 Décembre 2012 , Rédigé par Pellet Jean-Marc Publié dans #occitanie

A l'approche de cette fin d'année je vous donne à lire ( ou relire ) ce texte de notre ami trop tôt disparu et merci de ne pas oublier cette phrase du Félibrige :

 « Le félibrige a pour but de conserver longtemps à la Provence sa langue, son caractère, sa liberté d’allure, son honneur national et sa hauteur d’intelligence, car telle qu’elle est la Provence nous plaît. Par Provence nous entendons le Midi tout entier »

 

Ressaire JUne lecture de "La chèvre de Monsieur Seguin" d'Alphonse Daudet

par Jacques Ressaire.

   Rares sont ceux qui ayant connu la joie d’être grands pères n’ont pas lu « La chèvre de Monsieur Seguin » à leurs petits enfants. Il s'agit, peut-être, du texte en langue française le plus lu à l'étranger.

 On ne sait pas en général que le conte d'Alphonse Daudet a été publié aussi en provençal et surtout on ne pense pas qu’il s’agit d’un conte pour grandes personnes. Combien de petites filles ont pleuré en s’écriant « Pépé, je veux pas qu’il la mange » sans se douter que leur grand père prenait autant de plaisir qu’elles en leur lisant Daudet ?

 Ceux qui connaissent les moeurs des loups vous diront toute l’invraisemblance de ce conte. « Plus de dix fois, elle força le loup à reculer pour reprendre haleine…cela dura toute la nuit…la pauvre bête s’allongea par terre dans sa belle fourrure blanche toute tâchée de sang. Alors le loup la mangea ». En général les loups ne jouent pas au chat et à la souris….

 Ce conte n’a de sens que si chèvre et loup sont des humains. L’humain a tendance à s'insurger contre la loi du plus fort alors que l’animal n'a guère les moyens de résister.

 En fait ce conte merveilleux est un clin d’oeil à Frédéric Mistral, le voisin (Maillane est à deux pas de Fontvieille), l’aîné (Mistral a dix de plus que Daudet), tous deux se veulent chantres de la Provence.

 Leur première rencontre eut lieu à Paris en 1859 lors d'un voyage de Mistral pour y présenter sa « Mirèio ». Cette rencontre initia une longue amitié. Daudet donna ensuite son adhésion au Félibrige. Il fait partie des cinquante fondateurs cités par Mistral dans l'Armana Prouvènçau de 1862.

 Cependant Daudet sera toujours sceptique au sujet de la dimension autonomiste du mouvement, une dimension pourtant bien réelle clairement énoncée à l’article 1 des Statuts de 1862 : « Le félibrige a pour but de conserver longtemps à la Provence sa langue, son caractère, sa liberté d’allure, son honneur national (1) et sa hauteur d’intelligence, car telle qu’elle est la Provence nous plaît. Par Provence nous entendons le Midi tout entier ». Le Félibrige est donc bien un mouvement « national ».

 Rappelons que Mistral a 18 ans en 1848. Nos livres d’histoire parlent de cette date comme du « printemps des peuples ». Pour illustrer l'amitié de nos deux écrivains provençaux, signalons que Mistral fut le témoin de Daudet lors de son mariage avec Julia Allard le 21 janvier 1867. Daudet s'était fiancé à Julia au cours de l'été 1866. C'est à cette date que fut écrite « La chèvre de Monsieur Seguin » Elle fut publiée le 14 septembre 1866 dans « L'Evènement ».

 Il ne faut guère se perdre en psychanalyse pour se rendre compte que notre jeune loup provençal, ayant choisi de se faire une place au sein de la faune parisienne, raconte en fait sa nuit de fiançailles, une façon élégante de raconter son intimité. Daudet avait alors 26 ans. Il n’en était pas à son premier amour. On lui connaît bien des aventures en particulier avec Marie Rieu avec qui il eut une longue liaison tumultueuse jusqu’à son mariage.

 En croquant la jeune Julia, Daudet devenait le gendre de Jules Allard, un riche bourgeois parisien du Marais, ébéniste de profession. Par ce mariage le jeune loup s’assurait un avenir confortable, une panse bien pleine.

 A la décharge de Daudet, il faut dire qu'il se trouvait alors dans la misère. Il ne pouvait compter sur une famille ruinée par de mauvaises affaires. La sinécure qu'il avait trouvée auprès du Duc de Morny comme troisième secrétaire avait pris fin avec la mort du Duc en 1865. Sa vie de bohême commençait à lui peser. N'écrit-il pas en parlant de cette époque de sa vie : « J'ai connu la faim, mais oui la vraie faim, qui n'a pour se satisfaire qu'une botte de radis » (2)

 Le clin d’oeil à Mistral ne s’arrête pas là. Daudet était au courant des projets politiques de Mistral à savoir : transformer l’Etat français en un Etat fédéral où la Provence deviendrait l’égale de la France. Mistral le précise dans l’Armana Prouvènçau de 1904 qui célèbre le cinquantenaire de la fondation du Félibrige : « Erian de patrioto prouvèncau » (Nous étions des patriotes provençaux). Plus précisément voici ce qu'écrit Mistral dans une lettre du 3 août 1865 adressée à Williams Bonaparte Wyse, l’ami irlandais, mécène du mouvement :

 « J’ai eu, mon cher frère, une joie mystique. Dans ces derniers temps, j’ai trouvé dans Proudhon les conclusions exactes du Félibrige. Il se trouve que le plus grand dialecticien moderne, P.J. Proudhon, celui qui a démontré par A + B toute théorie sociale, est arrivé par A + B au péristyle du temple du félibréen » Et de citer le livre de Proudhon « Du Principe Fédératif » Paris. Dantu 1863.

 Daudet se méfie du projet de Mistral. Il n’adhère au Félibrige que du bout des lèvres. Il a choisi d’être Rastignac. Son amour pour la Provence pourtant bien réel fut un tremplin pour être reconnu à Paris comme le premier des Français du Midi. Nous pouvons dire aujourd'hui qu'il a atteint son but. Il sera, en fait, fasciné toute sa vie par le rêve mistralien, mais l'ambition de devenir bon bourgeois parisien l’en éloignera. De la même façon qu’il épousa Julia Allard alors qu’il aimait en fait Mairie Rieu, il épousa Paris alors qu’il aimait la Provence.

 Cela l’entraînera aux pires dérives chauvines comme en témoigne « La dernière classe » des Contes du Lundi où il s’insurge contre la germanisation de l’Alsace, faisant fi de l’autonomisme alsacien. Pire cela l’entraînera à soutenir sans réserve Edouard Drumont dans sa croisade anti-juive. « La chèvre de Monsieur Seguin » est une allusion au drame politique qui anime Daudet. La jolie petite chèvre n’est-elle pas la Provence de Mistral en quête d’une irrésistible liberté ? « Qu’elle était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier …docile, caressante, se laissant traire sans bouger…un amour de petite chèvre ». Mais voilà elle veut être indépendante.

 Nous sommes à la veille de la guerre de 1870. Le loup guette dans la montagne au-delà des Vosges. C’est l’Allemagne de Bismarck. Si la Provence s’échappe de l’enclos gardé par le « bon » Napoléon III, elle sera la proie de l’Allemagne. D’ailleurs la Provence n’a-t-elle pas été autrefois terre d’Empire ? Bismarck s'intéressa de près à la Renaissance provençale. L'occasion était trop belle : diviser pour régner.

 Morale de l’histoire : mieux vaut « se laisser traire » dans l’enclos de l'Etat français que d'être avalé par le loup allemand.

 Paris n'avait alors qu'une idée en tête : étendre son empire. Il ne pouvait que rejeter Mistral. « La chèvre de Monsieur Seguin » est certes un conte pour enfant. Il s’adresse plus encore à des adultes. C’est tous ces sens sous-jacents qui en ont fait son succès. Mais il s’agit d’un conte liberticide.

 Un autre conte est à écrire, un conte qui finirait bien où notre Blanquette échapperait au loup. Le loup allemand d’aujourd’hui n’a plus de dents.

 Un conte d'aujourd'hui où notre Blanquette irait rejoindre en toute liberté les mouflons des Alpes ou de Corse. Mais ce ne serait plus un conte, ce serait une histoire vraie. Nos petites filles en écoutant notre histoire ne pleureraient plus comme elles le font encore de nos jours en écoutant le récit bien triste, mais si bien écrit de Daudet. Elles auraient peut-être alors envie, comme nous, d'entrer en résistance. Sait-on jamais.

Le 14 octobre 2008.

J Ressaire dans la revue  Lo Lugarn n° 96

(1) Souligné par nous.

(2) Lucien Daudet « Lettres familiales d'Alphonse Daudet » Plon. 1944 (p.25, note 2)

A lire : - Marie Thérèse Jouveau. « Alphonse Daudet- Frédéric Mistral, la Provence et le Félibrige» 2 Tomes. 1980.

- Jacques Henri Bornecque. « Histoire d'une amitié. Correspondance inédite Alphonse Daudet et Frédéric Mistral (1860- 1897) Julliard 1979.

- Wanda Bannour. « Alphonse Daudet, bohême et bourgeois ». Perrin 1990

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