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occitan-touareg

Mali/ Bamako et la violence universitaire

12 Juin 2011 , Rédigé par Papadoc Publié dans #TRIBUNE LIBRE

Le professeur Dialla KONATE nous brosse une situation angoissante de la vie des étudiants (es) à l'Université de Bamako au Mali et en particulier à la FAST.

 

Violence universitaire du 3 juin 2011 a Bamako

Document d’analyse et de proposition d’action

 

0- Avertissement 

Le présent document prend son origine dans un appel que des jeunes étudiants, mes enfants, pris dans une lutte douteuse, sans cause et sans espoir, m’ont fait parvenir le vendredi 3 juin 2011 alors qu’ils se battaient au risque de leurs vies. Nos jeunes se trouvent enfermés dans une « université », sans substance et sans horizons. Ils ont fait appel à moi qui ne suis rien que moi-même, c'est-à-dire un citoyen ordinaire sans responsabilité autre que morale donc totalement responsable de tous les maliens en raison du contrat de citoyenneté sur laquelle nous avons voulu asseoir une république le 22 septembre 1960. Dans les affaires de la nation, plus que nos responsabilités irrévocables de républicains patriotes, une énorme responsabilité repose sur le gouvernement de la République du Mali et sur les partis politiques qui aspirent au leadership de la nation.

Le présent papier est un document de réflexion et de proposition d’actions. Il perd tout intérêt si :

  • Le gouvernement ne reconnaît pas son tort de n’avoir pas été en mesure de traiter les questions universitaires de façon efficace ;
  • Le gouvernement ne reconnaît pas que la dernière visite de Mme le Professeur Siby Ginette et du Ministre General Gassama de la Sécurité Publique est une faute morale, politique, pédagogique. La presse, si elle a raison, rapporte que ces représentants de l’Etat ont rendu visite à l’Université de Bamako (UB) en compagnie, entre autre, d’un des protagonistes des bagarres en cours. Ce compagnonnage met en péril la sécurité présente et future de ce jeune étudiant en le montrant comme un allié d’un choix politique. Ensuite quel message le gouvernement peut donner au personnel enseignant et non enseignant de l’UB en venant en compagnie de certains des jeunes impliqués dans une crise sécuritaire qui a mis ces travailleurs à portée des balles perdues?
  • Si nous tous, avons fait le choix de rester silencieux et indifférents contribuant ainsi à causer dommage à l’avenir du seul bien que nous avons en commun : le Mali.

 

Nous républicains et patriotes devons respecter et protéger le rôle et la solidité de tout gouvernement légitime. Cependant, la préservation du Mali et son intégrité sont des obligations situées au dessus de notre devoir d’obéissance à un gouvernement et à un régime quel qu'ils soient.

 

Ainsi le présent document n’aura pas d’intérêt pour ceux qui contestent de façon systématique les institutions légitimes, légales et donc démocratiques du Mali. Il ne s’adresse pas non plus à ceux qui veulent rester silencieux et indifférents lorsque le gouvernement se montre inefficace à résoudre tel ou tel problème.

Ceci est une exigence de la démocratie et de la République : lorsque le gouvernement est juste, clairvoyant et prend des mesures appropriées, nous devons lui obéir ; lorsque le gouvernement cesse d’être juste, cesse d’être clairvoyant, manque de prendre des mesures appropriées et efficaces, alors, nous devons l’alerter et s’il persiste, nous avons l’obligation patriotique et républicaine de lui désobéir.

En ce moment, Chères sœurs et chers frères, de façon urgente il  nous est adressé la question de déterminer si l’école malienne est en danger ou non. Si oui, que devons nous faire, ici et maintenant? A nous de nous déterminer.

 

1- Introduction

Il a été constaté une dégradation continue de l’ambiance de travail ainsi que des performances de l’école malienne de 1991 à ce jour. Le débat à ce sujet a été continu et des initiatives ont été prises. Parmi ces initiatives, figure la tenue du Forum de l’Education Nationale (FEN) en 2008. Notre communauté, il faut le rappeler, a été à l’origine du FEN. Nous constatons que la situation de l’école malienne, de l’université en particulier, ne s’est toujours pas améliorée. Cela est une preuve objective et indiscutable qu'aucune action décisive des autorités nationales n’a pu réussir en supposant que certaines aient été mises en place.

Les affrontements sanglants intervenus entre étudiants à l’intérieur de plusieurs facultés de l’Université de Bamako en mai et juin 2011 nous imposent de nous saisir de façon responsable de la situation de l’école malienne et de ne nous en dessaisir que lorsque les mesures que nous allons décider auront été installées. Cette attitude est citoyenne et est en harmonie avec les lois écrites et non écrites de la république et de la démocratie. Encore une fois, en république, lorsque l’exécutif est dépassé et ne peut trouver une solution à un problème alors il est légitime que les citoyens s’en saisissent quitte à faire valider cette démarche citoyenne par une pétition populaire.

 

2- Les révélations des événements sanglants entre étudiants

Il est communément reconnu que depuis la participation des étudiants à l’organe exécutif mis en place à la suite des événements de mars 1991, le Conseil de Transition et de Salut Public (CTSP), un paramètre déstabilisant a été introduit, par effraction, dans le système de gouvernement du Mali.

 

 La violence extrême ayant conduit à faire couler le sang et même à mort d’homme est, depuis, devenue un élément constant du tableau descriptif de l’école malienne et l’argument décisif pour départager des opinions contraires entre étudiants. Les derniers événements sanglants ont révélé des situations hautement significatives dont, à mon appréciation, les plus saillantes ainsi que les enseignements à tirer sont :

 

2.1- Le statut d’étudiant est devenu un piège

La vie universitaire est conçue pour pourvoir chaque apprenant en savoir et savoir-faire lui permettant de devenir un citoyen autonome contribuant au développement de l’ensemble de la communauté nationale par son travail. Mais l’université malienne ne donne plus ni savoir, ni savoir-faire et le diplôme ne donne plus droit à aucun emploi, sauf à être protégé ou coopté par un tenant quelconque d’une parcelle de pouvoir. Les étudiants des générations actuelles ont appris de la société malienne que le savoir, le savoir-faire ne servent à rien ; ce qui importe c’est de posséder des biens (peu importe la manière dont ces biens ont été acquis) et d’être vu à la télévision, dans de grandes villas et dans de grosses cylindrées.

La vie d’étudiant est devenu un piège, comme on le dit au Mali, elle est devenue « la petite danse difficile à danser » : « si tu fais un pas en avant ton père meurt ; si tu fais un pas en arrière ta mère meurt, si tu fais un pas vers ta gauche ton frère meurt ; si tu fais un pas vers ta droite, ta sœur meurt et si tu demeure immobile tu meurs toi même».

 

Premier enseignement : Pour régler la crise des étudiants et du milieu universitaire, il faut que la société crée des emplois et que le cursus universitaire prépare les étudiants à occuper ces emplois.

 

2.2- La précarité extrême des étudiants dans les résidences

Il est notoire que les bourses dues aux étudiants ne sont pas payées à termes réguliers. L’insuffisance de l’offre de l’hébergement en cité universitaire et l’insuffisance des ressources familiales ne laissent à la plupart des étudiantes et étudiants que la seule perspective de se loger en résidence subventionnée par l’Etat.

Le délabrement des résidences disponibles, la modicité des ressources des étudiants créent, dans ces résidences, des conditions favorables à l’éclosion de la violence, de la prostitution, du vol et de tant d’autres comportements qui ne peuvent coexister avec une bonne éducation universitaire.

 

Second enseignement : la perspective de faire des études universitaires appropriées au Mali ne sera pas possible tant que la seule possibilité laissée aux étudiants est de vivre dans des conditions infrahumaines. L’Etat doit, à la nation malienne, de proposer aux jeunes maliens les plus doués des lieux d’apprentissage et des espaces de vie en harmonie avec les standards internationaux reconnus. 

 

2.3- Une source de revenus : les trafics d’influence

Le sentiment de posséder une autorité légalisée, de fait, par l’impunité a conduit certains leaders étudiants à construire des raccourcis, à considérer qu’un étudiant peut passer d’une classe à l’autre, peut obtenir des diplômes comme on achète une poignée d’arachide, sans effort. Comme au Mali la valeur d’un homme consiste à retirer un bénéfice pécuniaire de tout et de rien, c’est naturellement que des leaders étudiants ont conçu « un service » aux étudiants consistant, contre rémunération, à faire passer les étudiants d’une classe à l’autre y compris avec une moyenne de 5 sur 20 à la faveur du climat de corruption qui fait que des enseignants sont devenus des commerçants de notes.    

 

Troisième enseignement : Le Mali n’aura jamais une université digne de ce nom si l’échelle des valeurs enseignées et respectées à l’école ne consacrent pas, en haut de liste, le mérite personnel, le travail acharné et persévérant mais aussi un haut degré de valeur professionnelle de la part du personnel enseignant.

 

2.4- Une source de revenus : les menaces physiques et les extorsions de fonds

 La présente section est capitale. Elle permet de comprendre pourquoi, il vaut mieux mourir une machette à la main lorsqu’on est leader étudiant que de quitter sa place de leader.

Tous les deux groupes d’étudiants qui se sont opposés en mai et juin 2011 reconnaissent que l’Etat a, de facto et explicitement, chargé l’AEEM d’une tâche qui n’est pas la sienne, celle de faire régner l’ordre (un ordre au sens des autorités du jour). Les deux groupes reconnaissent que cette activité n’est pas compatible avec leur statut d’étudiants mais, en réalité, cette mission occulte et illicite est devenue la source principale de leur force. Mais lorsque la force n’est pas régie par des lois, elle devient une force brutale, arbitraire qui fabrique des monstres. Et puisqu'au Mali tout se monnaye, certains leaders étudiants ont utilisé, utilisent cette force pour se faire payer. On les paie en nature. On les paie en espèce. Le gain alimentant l’appât du gain, des responsables AEEM ont conçu que chaque besoin d’un étudiant devrait rapporter de l’argent. C’est ainsi que pour s’inscrire il faut se mettre en rang, un rang organisé au nom de l’AEEM contre paiement de 10.000Cfa, la place. Pour avoir sa bourse il faut se mettre en rang, un rang organisé au nom de l’AEEM contre paiement de 10.000Cfa, par place. Sachant qu'il y a, à l’Université de Bamako environ 80.000 étudiants le fait que le gouvernement ait « mandaté » l’AEEM à faire la police et à y faire la justice (l’AEEM dispose même d’une prison), le gouvernement a, par un pacte, octroyé un revenu pouvant atteindre 800millions Cfa chaque fois qu’une file indienne peut être créée. Ne demandez pas à des étudiants sans perspective d’emploi de résister à un tel pactole.

 

Quatrième enseignement : Le Mali aura une jungle en lieu et place d’une université tant que les établissements d’enseignement ne mettront pas en œuvre des règlements intérieurs stricts appliqués par des structures rigoureuses, intransigeantes répondant aux intérêts de l’école et de la nation et non à des intérêts particuliers ou à des instructions venant de structures politiques, éphémères, par nature.

Tant que des étudiants peuvent se faire 800millions en une fois sans travailler et avec la bénédiction implicite ou explicite du gouvernement, alors pourquoi iront-ils se fatiguer à apprendre des leçons qui, même si elles les conduisaient à un emploi, leur feront gagner 100.000Cfa par mois soit 1,2millions (valeur 2011) par an soit 36 millions Cfa (valeur 2011) au bout de toute une vie de 30 ans de labeur ?

 

2.5- Une source de revenus : l’exploitation de la précarité par la servilité

J’ai visité la résidence sise sur le domaine de la Faculté des Sciences (FAST). Ma visite n’a pu aller très loin tant le spectacle était insoutenable, de promiscuité, d’insalubrité. Mais des étudiants se battent pour quand même être admis dans cette porcherie. Des leaders de l’AEEM ont appris à tirer profit de cette vie porcine. Il est imposé à chaque étudiant admis dans cet espace infâme, de payer environ 10.000Cfa par an aux responsables de l’AEEM. En supposant (ce que l’on m’a dit) qu'il y a 4000 étudiants dans cette porcherie, cela fait un gain de 40millions par an pour les leaders étudiants.

 

Cinquième enseignement : Tant que les étudiants, surtout les étudiantes seront tenus, en raison de la modestie de leurs conditions sociales, dans un avilissement en raison du fait que l’Etat a abandonné la gestion des résidences à des groupes d’étudiants, alors il n’y aura pas d’université digne de ce nom au Mali.

 

2.6- Une source de revenus : les services occultes et illégaux

Il est de notoriété publique que des membres de l’AEEM ont établi un service consistant à fournir des étudiants en nombre pour remplir les salles où se tiennent des manifestations politiques contre rémunération. Ceci est un marché lucratif qui permet aux partis politiques de sembler plus populeux qu'ils ne le sont. Des leaders étudiants en retirent de l’argent en espèce. Ce commerce a construit, en 20 ans une grand proximité entre des hommes politiques et des dirigeants de l’AEEM. Cette proximité a conduit à l’établissement d’autres rapports plus souterrains. En particulier, des étudiants m’ont fait la confidence que des armes utilisées dans les affrontements sur le campus ont été achetées et offertes par des hommes politiques. En particulier des machettes utilisées proviennent d’un lot acheté en 2008 et offert par un député. Ces machettes achetées par ce député auraient coûté 60.000CFA. Je n’ai pas, bien entendu, d’autres preuves que les témoignages et les confidences.

 

Sixième enseignement : Tant que la protection politique placera les étudiants sous un parapluie d’impunité et hors d’atteinte du Droit Commun alors le Mali n’aura jamais une université digne de ce nom.

 

2.7- L’AEEM et la naissance d’une pègre multiforme et impunie

L’impunité se superposant au manque d’emplois a poussé de nombreux anciens étudiants à se recommander, en vrai ou en faux, de l’AEEM en s’adonnant à des activités répréhensibles et même criminelles. C’est ainsi que des personnes se réclamant de l’AEEM ont vécu et vivent encore en établissant de faux diplômes. Ces faux diplômes sont très recherchés y compris par des cadres dans les hautes sphères de l’administration afin de couvrir des protégés embauchés dans des emplois immérités.

 

Septième enseignement : Tant que l’école ne sera pas rendue à la pédagogie très loin des déviances célébrées par la société malienne contemporaine, il n’y aura pas d’université digne de ce nom au Mali. En lieu et place d’une université il y aura une usine à fabriquer des brigands et des faussaires de luxe et protégés.

 

3- Constat

En raison de ce que j’ai constaté et que je résume dans le présent papier, est qu’un contrat tacite a très certainement existé entre le gouvernement et l’AEEM depuis 1991. Reconnaître cela grandirait le gouvernement et nous ferait avancer énormément dans la recherche d’une solution. Par ce contrat tacite, l’Etat ferme les yeux et assure l’impunité aux agissements officiels ou officieux, publics ou souterrains de l’AEEM pourvu que celle-ci assure l’ordre à l’intérieur de l’université.

Ensuite l’AEEM s’est inspiré de la nouvelle échelle de valeur en vigueur dans la société malienne et dont les valeurs recherchées sont : l’impunité, la corruption, l’appât du gain, l’exhibitionnisme social. Au fil du temps, l’AEEM a probablement perdu ses repères et ses ambitions pour être, en plus d’être une officine gouvernementale et une excroissance cachées chargées de services délocalisés des partis politiques, un organe de parrainage, volontaire ou involontaire, de méfaits graves et de propagation de valeurs anti scolaires. Je ne suis pas en mesure de dire si tous les méfaits accomplis sous le chapeau de l’AEEM résultent d’en engagement de cette organisation en tant que telle ou non ou sont une chaîne de décisions de leaders isolés.

 

4- Solutions proposées

En raison de ce qui précède et en ayant uniquement en vue le problème de la sécurité de l’espace universitaire, je recommande les mesures suivantes :

  • La dissolution immédiate de l’AEEM ;
  • La fermeture immédiate de l’université et l’invalidation des années en cours ;
  • La mise en place de l’autonomie universitaire afin que l’université soit guidée uniquement par des objectifs pédagogiques et de service public ;
  • La mise en place, avant la rentrée universitaire d’Octobre 2011, de règlements intérieurs dans tous les établissements ;
  • La mise en place, avant la rentrée d’octobre 2011, de critères objectifs d’attribution des bourses et d’accès aux résidences universitaires ;
  • La prise en charge immédiate de la gestion des résidences universitaires par les services officiels habilités ;
  • La modification, avant la rentrée, des curricula afin que l’enseignement corresponde aux besoins du marché de l’emploi ;
  • La mise en place d’un dispositif de reformatage des étudiants diplômés sans emplois afin de les rendre « employables » (un opérateur téléphonique cherche, par voie de presse, du personnel technique depuis des mois mais ne trouve pas de maliens);
  • La mise en place d’un dispositif, efficient de création d’emplois.

 

5- D’autres mesures immédiates d’accompagnement

Il est utile qu’une mesure d’extrême urgence soit prise afin de fermer dans les 30 jours pour rénovation, les résidences universitaires. Les frais de déménagement doivent être à la charge de l’Etat.

 

6- Mise en œuvre

Pour la mise en œuvre diligente des mesures préconisées, je recommande la mise en place d’un comité provisoire qui devra rencontrer Madame le Ministre de l’Enseignement Supérieur dans la semaine avec pour objectif d’obtenir deux mesures immédiates que le Conseil des Ministres devra prendre et qui sont :

  • La dissolution de l’AEEM ;
  • La fermeture des établissements universitaires à l’exception des résidences de substitution et l’annulation des années universitaires en cours ;
  • Le déménagement des étudiants des résidences dans des locaux salubres.

Ce comité provisoire aura pour tache de mettre en place un texte constitutif et un Comité Citoyen et Permanent de Reforme de la Vie Estudiantine. Ce comité devra avoir pour tâches d’atteindre tous les objectifs envisagés au plus tard 30 jours avant l’ouverture de l’année scolaire d’octobre 2011.

Serons-nous à la hauteur ? C’est à nous de répondre et de prouver.

 Dialla Konaté

Bamako, 11 juin 2011

nb : AEEM = association des élèves et étudiants du Mali

 

 

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