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occitan-touareg

Mali - sur la question "touarègue"

26 Janvier 2013 , Rédigé par Pellet Jean-Marc Publié dans #Dialla Konate

Je me permets de vous faire partager ce texte car je le trouve fort instructif et honnête. Ce texte a été publié sur des listes de discussions donc dépasse la sphère du privé. De la même façon que j'ai publié des analyses sur cette question "touarègue" de notre défunt ami Dialla Konate je vous propose ce nouveau témoignage. Je tiens à préciser que je ne partage pas les conclusions de mes différents amis. Pellet Jean-Marc

 

Chers tous 

   S'il y'a un débat que je n'aime vraiment pas faire, c'est celui qui fait la différence entre "Maliens". Je me sens très mal à l'aise et profondément gêné de discuter des questions à caractère racial car même si personnellement j'ai été parfois victime de mon origine ethnique, je suis aussi conscient et reconnaissant que cela n'est pas l'apanage ou l'attitude de tous les Maliens envers les Touaregs. En tant qu’intellectuels on doit se mettre au-dessus de certaines choses…mais…
   Mais je crois que je ne peux pas ne pas le faire cette fois ci, ce débat. Et je m'excuse d'avance auprès de tous, si ici je dirai des choses qui pourraient choquer qui que ce soit. Mon objectif en m'engageant dans ce débat est d'abord et surtout d'essayer de partager avec vous des choses que je considère ou remarque qui ne sont pas toujours connues de la majorité de ceux qui "animent" ce réseau. Loin donc de moi toute intention de créer une quelconque polémique, d'attiser une mésentente, de remuer le couteau dans la plaie ou de créer une haine.
   Ce débat pourra durer des années, mais il faut le faire. Il faut le faire parce que la question "touarègue" du MNLA et "touarègue" des patriotes et innocents n'est pas la meilleure chose comprise et partagée au Mali aujourd'hui. Cela se voit malheureusement même parmi les intellectuels a fortiori le reste de la population.
   On nous reproche de ne pas être plus vocal pour montrer qu'on n'est pas MNLA, on nous demande de signer des pétitions pour confirmer notre désir d'appartenance au Mali et on nous "accuse" directement ou "indirectement" d'être des démembrements du MNLA parce que nous sommes Touaregs et qu'il est difficile pour certains d'accepter ou de croire qu'on peut verbalement et profondément être contre le MNLA et ses actions. On pense sans preuve que nous pouvons être des complices éloignés du terrain d'action militaire mais sympathisants de la cause. Ce n'est pas juste et ce n'est pas fédérateur.
   Ce n'est pas juste parce qu'on pouvait (rien ne nous empêchait) de prendre position pour le MNLA et de le rejoindre comme beaucoup d'autres l'ont fait. C'est malheureusement à cause de ce manque de confiance manifeste que quand vous discutez, Sira, aujourd'hui avec vos amies, elles vous disent que "tant que le problème touareg n'est pas règle il y'aura d'autres rebellions"; ce n'est pas nécessairement pour une quelconque compassion envers les membres du MNLA. J'imagine que certaines de vos amies sont issues des familles qui ont été saccagées a Bamako ou qui par la force des choses ont été obligée de fuir tard la nuit en laissant tout ce qu'elles possèdent dans leur maison à Bamako et à Kati à la disposition de ceux qui voudraient s’en accaparer. Elles sont des familles qui ont été obligée par la force des choses d'arrêter l'éducation de leurs enfants, de vendre le peu qu'elles avaient pour être capables de rejoindre un camp de réfugiés. Elles sont des familles qui ont eu leurs proches parents, non rebelles, assassinés froidement à cause de leur origine ethnique. Elles sont des familles qui même si elles sont restées à Bamako ou Kati, ne se sont séparées de la peur de se faire attaquer une seconde. Elles sont des familles qui ont été perquisitionnée et dont le père a été brutalisé devant femmes et enfants. Elles sont des familles qui du jour au lendemain ne comprennent plus les comportements de leurs proches voisins. Elles sont des familles dont les fils avec gros diplômes obtenus en France, aux Etats Unis ou ailleurs sont au chômage depuis des années parce qu'ils ne peuvent pas payer 2 millions pour être admis au concours de la fonction publique. Elles sont des familles dont les enfants n'ont jamais été autorisés à participer au concours d’entrée au prytanée militaire. Elles sont des familles dont les bourses d’excellence de leurs enfants, premiers de leur classe, pour aller étudier à l’extérieur ont été détournée au profit d’autres. Elles sont des familles dont les enfants sont appelés à l'école "tlo bleni" ou « rebelle den ». Elles sont des familles dont le chef n'a pas bénéficié de promotion en grade au même titre que ses promotionnaires alors même qu'il ne fait l'objet d'aucune mesure disciplinaire ou d'incompétence et qu’il sert honorablement son pays. Elles sont des familles qui ne cherchent qu'à vivre paisiblement et éduquer leurs enfants mais qui sont soupçonnées où accusées d'être des complices de gens qu'elles ne connaissent même pas. Elles sont des familles qui ont entendu le Président de la République dire dans ses discours « eux » et « nous » et « ceux qui vivent parmi nous ». Elles sont des familles dont le fils a été éliminé de la course pour être policier, garde ou militaire à cause d’un faux certificat médical d’inaptitude......................la liste peut continuer et continuer.....
   Il y'a des choses que vous comprendrez difficilement parce que vous ne les vivez pas en personne. Les touaregs les voient tous les jours, ils les entendent et ils les vivent dans leur chair et âme. Croyez-moi, il n'est pas agréable de sortir de chez vous à Bamako et de voir que tous dans la rue vous regardent d'une façon bizarre, que vous passez dans une rue ou que vous rentrez dans un bureau et qu'on vous appelle "rebelle" ;  que des amis ou des concitoyens vous disent que la meilleure solution pour résoudre cette question rébellion c'est d'exterminer tous les Touaregs ; que vous atterrissez à Bamako Sénou avec votre passeport Malien et que vous sentez ou subissez un traitement différent etc....Alors il y'a un problème « touareg » qu'il faille bien que nous Maliens acceptions effectivement qu'il existe et ensuite s'asseoir et le résoudre. Il n'y a pas ce problème avec les "minianka, les bambara et les peulhs etc.." que vous avez cité.  
   Quand on entend dire que "toutes les autres communautés vivent ensemble dans l'harmonie, le respect des uns et des autres pourquoi les Touaregs n'accepteraient pas tout simplement de vivre pareil?"; n'est-ce pas là une affirmation qui crée ou pose un problème ? Je serai profondément surpris d’apprendre que les familles de Bamako connues par Sira n’ont jamais voulu vivre dans l'harmonie et le respect des uns et des autres. Les enfants Touaregs nés à Bamako ne parlent même pas tamacheque mais le bamanan ; ce que j’ai toujours considéré, par ailleurs, être une excellente chose. Peut-être que je me suis trompé sur toute la ligne ???
   Je suis d’accord que comme tous les Maliens, nous devons condamner le MNLA et ceux qui ont mis notre pays dans la merde d’aujourd’hui. Cependant je ne suis pas d’accord que cela soit une exigence ou une quelconque preuve que nous autres devons donner pour qu’aux yeux de nos compatriotes on ne soit pas vu comme des membres du MNLA ou que nous soutenons par le silence ses actes.

En effet :
   Pourquoi nous devons crier sur tous les toits du monde et signer des pétitions pour prouver que nous ne sommes pas du MNLA? Pourquoi  nous devons affirmer haut et fort et par écris que nous sommes Maliens pour que cela soit cru et accepté? Pourquoi nous devons être inquiétés une seconde en plein Bamako ou n'importe où sur le territoire du Mali quand nous n’avons commis aucun acte criminel par ailleurs? Pourquoi nous devons tout prouver pour tout simplement être Malien à cause du simple fait du hasard d'être touareg? Pourquoi récemment mon meilleur ami à Bamako n'était pas à l'aise quand je conduisais seul et qu'il préférait être à mes côtés pour me "protéger" ou me disait d'éviter de trop sortir car il savait que je pouvais me faire agresser pour qui je suis? Pourquoi quand j'étais en première année de médecine en 1990 et que j'étais assis sur la 4eme rangée, mon Professeur m'interpella parmi 213 autres étudiants pour me dire "hey toi la, lèves-toi et ramasses-moi tous les morceaux de papier jetés dans l'amphi" alors que les rangées de devant plus proches de lui étaient toutes occupées par des étudiants. Est-ce que c'est parce que j'étais le plus visible? Est-ce que j’étais à la fac de médecine pour apprendre à ramasser des morceaux de papiers dans un amphithéâtre? Pourquoi après le coup d’état du 22 mars, un petit soldat menotte à l’aéroport de Bamako Senou un cadre supérieur membre du haut conseil des collectivités connu pour ses prises de position farouche et publique contre le MNLA et le jette dans le coffre de sa voiture devant tout le monde pour l’amener vers une destination inconnue afin de l’assassiner parce qu’il était touareg et que c’est grâce à une intervention de Oumar Mariko qu’il a pu survivre ? Il y'en a des centaines d'exemples comme ceux-ci que je peux vous relater sur moi et sur d'autres Touaregs (et je ne connais certainement qu’une infime partie); mais que je préfère encore une fois ne pas mettre sur la toile. Mes frères et sœurs, qu’on ne se voile pas la face ; il y'a un problème touareg qu'il faut accepter de reconnaitre. Il y’a certaines choses que vous ne savez pas et que vous ne pouvez pas imaginer. Evitez donc les jugements trop rapides et faciles.
   Évitez les jugements même si je suis entièrement d’accord avec Chouaibou que ce conflit a réussi à creuser, fort malheureusement, un fossé énorme entre nous Maliens. Et si on ne prend garde, et que des personnes de bonne foi sont mises dans le même sac que certains dont ils ne se reconnaissent pas, ce fossé ne fera que s’agrandir. Faisons chacun ce qu’il peut pour ne pas en arriver là.
   Moi je ne contribuerai pas à l’agrandir, ce fossé. Le problème « touareg » et les expériences que j’ai décrites (et celles que je n’ai pas partagé) ne me changeront jamais, au contraire. Je resterai Malien parce que le Mali c’est mon pays, c’est là que je suis né ; c’est le pays de mes parents et de mes ancêtres. Je ne le dis pas pour faire plaisir à quiconque. Je ne changerai pas car je le répète encore ici qu’il y’a des non Touaregs qui ont honte et qui sont choqués de découvrir certaines de ces réalités. Je ne changerai pas parce que nous avons des liens forts de sang, d’amitié et de confiance avec beaucoup de non Touaregs. Je ne changerai pas parce que je considère avoir un rôle à jouer pour combattre ces clivages et considérations raciales. Je ne changerai pas parce que je suis reconnaissant pour ce que le Mali m’a donné : l’éducation gratuite, un terroir et des amis sincères, francs et honnêtes avec moi. Je ne changerai pas parce que j’ai eu des maîtres et des Professeurs qui m’ont donné le savoir et qui m’ont aimé et encouragé. Je pense profondément à eux en ces instants car je ne me suis jamais senti différent d'eux et ils ne me l'ont jamais montré. Je ne changerai pas parce que je n’accepterai jamais qu’on me traite au Mali comme « lui » et « nous ». Je ne changerai pas parce que je n’ai pas peur, au nom du combat contre l’injustice, qu’on me casse les « côtes » comme le dit Oumar AgMai.
   Et pour finir  - en paraphrasant Nouradine - sachant que je n’ai aucun parent auquel j’ai demandé de me libérer l’Azawad ou d’y appliquer la charia et que je n’ai aucun que je « peux extraire dans cette démarche "indépendantiste" du Nord  mali », je décide, en ce qui concerne le MNLA, de me «taire et de bien vouloir dégager mes responsabilités puisque je ne suis pas impliqué au même titre que les terroristes sataniques » d’Ansar Dine, d’AQMI, de MUJAO et de Boko Haram….
   Je m’excuse encore si j’ai choqué quelqu'un par mes propos et pour la longueur de mon message.
   Que Dieu sauve le Mali des actes de tous ses « mauvais » fils et filles.
Mohamed Ag Ayoya, MD, PhD
Malien.

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