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Occitanie - Le numéro 105 "Lo Lugarn" est en ligne, gratuitement

15 Juin 2012 , Rédigé par Pellet Jean-Marc Publié dans #occitanie

Occitanie - Le numéro 105 "Lo Lugarn" est en ligne, gratuitement

Vous y trouverez des textes en français et en occitan.

Lettre diplomatique à un parisien occitan du côté paternel

par Jean-Pierre Hilaire

Lugarn n° 105 PNO occitanieCourriel reçu d’un ami d’enfance parisien, avec des racines auvergnates, écrivain et spécialiste du français contemporain, jacobin mais ouvert à la discussion :

« Que répondrais-tu à un gars qui te dirait en substance : "Les langues régionales (on en parle pas mal ces jours-ci), c'est bien beau et inciter à les apprendre, c'est sympathique, mais enfin, les gens -et surtout les jeunes- qui s'y collent (je pense notamment au breton, mais ça pourrait être le basque, le corse, ou...) feraient peut-être aussi bien de se mettre sérieusement à l'allemand, à l'espagnol, à l'anglais (que tout le monde prétend parler mais c'est loin d'être le cas!), voire au russe ou au chinois!" J'aimerais vraiment avoir ton avis de linguiste et d' "occitanisant" »

Réponse:

Enseigner les langues régionales ? Moi je préfère utiliser le terme langues de France pour bien distinguer les langues territoriales (par référence aux territoires où on les parle) des langues de l’immigration.

On peut certes utiliser le critère d’utilité et l’Express (11 idées reçues sur les langues régionales, 31/03/12) a raison de souligner les passerelles entre flamand de France, flamand de Belgique et néerlandais, Alsaciens et Lorrains de la Lorraine thioise et allemand, corse et Italien, breton et gallois, catalan de France et catalan d’Espagne (une des langues officielles de là-bas).

On peut rappeler que l’occitan a un statut de co-officialité dans le Val d’Aran en Espagne et que l’occitan est aussi la langue véhiculaire de plus de 200.000 personnes dans un certain nombre de vallées alpines de la région Piémont en Italie mais le critère utilitariste est réducteur.

Le premier critère qui justifie l’apprentissage d’une telle langue est identitaire. C’est affirmer l’importance de ses racines ou si l’on vient d’ailleurs le désir de s’approprier une culture qui n’est pas la sienne.

C’est une démarche volontaire qu’il ne s’agit pas d’imposer.

Mais ici tout de suite deux remarques.

A partir du moment où les langues dites régionales sont inscrites dans la constitution de la République française comme faisant partie du patrimoine de la France, ce qui est le cas depuis 2008, il est normal que là où elles sont parlées, l’Education nationale offre aux élèves du Primaire, aux collégiens et aux lycéens la possibilité de les apprendre. Quand on dit patrimoine, on pense généralement aux vieilles pierres. Or si on considère une langue comme une vieille pierre, cela signifie qu’on la laisse mourir de sa belle mort et c’est une grande perte pour l’humanité, une langue étant aussi une « Weltanschauung » (vision du monde) comme disent les Allemands.

Il faut savoir qu’en Corse, par exemple, le corse fait partie de l’emploi du temps de tous les élèves dans le Primaire et le collège sauf vœu contraire des parents. Deuxième remarque, la pression sociale en faveur d’une langue qui n’est pas la langue de l’Etat et de sa Constitution peut s’exercer sur les gens venus d’ailleurs. C’est le cas en Catalogne espagnole pour le catalan que les Andalous et les Castillans ont besoin d’apprendre pour s’intégrer à la société catalane.

C’était le cas pour l’occitan dans la Vallée de la Garonne et du Lot.

Tous les Italiens venus pour l’essentiel du Frioul après la 1ère guerre mondiale ont appris sans heurts l’occitan, langue véhiculaire à l’époque, d’autant plus que le frioulan en était proche.

Si l’occitan a maintenant cessé d’être véhiculaire en France, c’est, entre autre, à cause de l’école de Jules Ferry, un grand progrès par rapport à l’époque antérieure où n’allaient à l’école (religieuse) que les jeunes dont les parents pouvaient payer laissant les autres analphabètes. Mais le revers de la médaille, c’est l’acharnement à éradiquer les « patois », terme ascientifique, seul le français inculqué à coups de règle ou de punitions étant considéré comme langue de progrès et de civilisation.

On aurait pu enseigner le français, tâche incontestable de l’école, sans pour autant éliminer les autres langues.

La question de savoir si apprendre une langue dite régionale est moins profitable que d’apprendre les langues des pays voisins est biaisée.

Je prendrai l’exemple de l’enseignement par immersion : Diwan en Bretagne, Calandretas en Occitanie, Bressola en Catalogne, Ikastolak au Pays Basque etc. Ces écoles ne sont pas intégrées comme écoles publiques à l’Education nationale qui les considère comme privées. Il a bien été question de les intégrer sous Jospin mais la pierre d’achoppement a été que l’Education nationale exigeait et continue de le faire la parité horaire entre français et langue « régionale » dans tout le cursus alors que dans ces écoles l’enseignement se fait dès le départ dans la langue « régionale », le français étant introduit progressivement.

Pour autant, ces écoles ne sont pas des fabriques de nullards, bien au contraire. En Bretagne, il est possible de faire toute sa scolarité, de la maternelle au baccalauréat pour l’essentiel en breton.

Les résultats sont là : 100 % de réussite au bac, un beau résultat même si le bac est un diplôme dévalué. Au breton et au français, les élèves de Diwan ajoutent un excellent niveau en anglais et allemand ou espagnol.

Pourquoi ? Parce que quasiment tous les linguistes et les experts sont d’accord pour dire que le multilinguisme contribue à l’éveil de l’intelligence.

Les monolingues français qui subissent l’enseignement obligatoire et déculturé de l’anglais ont plus de chances de se retrouver en échec scolaire.

Bien sûr, cela tient aussi au fait que dans ces écoles, les méthodes pédagogiques sont efficaces et ce ne sont pas celles de l’IUFM, machine à décerveler les profs et à les encourager à dire à leurs élèves qu’ils doivent construire eux-mêmes leur propre savoir.

Pour revenir à ton cas personnel et au mien, nous sommes imprégnés de francitan, terme utilisé par les linguistes pour qualifier un français qui est assez loin du français standard, un français utilisé par tes grands parents, les miens, mon oncle et ma tante sans que les intéressés s’en rendent compte d’ailleurs.

En plus chez les miens, le français n’était utilisé que pour s’adresser à moi ou à mon cousin. Donc cette langue nous l’avons dans les tripes et dans l’oreille.

Mais attention ! Même moi qui l’ai étudiée sur le plan universitaire, je mesure en lisant les grands écrivains contemporains en occitan ma connaissance très faible et très fragmentaire des richesses de cette langue. Donc, personnellement, mon rapport à l’occitan ne peut pas être le même que mon rapport à l’anglais, à l’allemand, à l’espagnol et à l’italien.

En même temps, j’entends bien que pour toi la vraie vie est à Paris, ta langue de travail et de gagne-pain c’est le français et d’ailleurs pas le français académique. Moi, ma langue de travail c’est l’anglais mais mon intégration à la mouvance occitaniste a aussi fait de l’occitan, langue des tripes, une langue de travail et de l’espagnol et de l’allemand des langues de culture et de plaisir. Je ne saurais avoir la présomption de dicter une conduite sur le plan linguistique car il n’y a rien de plus personnel, intime que la question des langues.

J’ai été trop long sans doute mais je voulais te faire comprendre « what makes me tick » (comment je fonctionne) comme on dit en anglais. Mais ne nous leurrons pas, la question linguistique en France comme ailleurs est une question éminemment politique.

L’insistance farouche sur le français langue de la République, dans la Constitution comme dans les esprits résulte de l’histoire de l’unification de la France qui s’est faite dans le sang, le feu et la douleur et de la peur rationnelle ou non, c’est objet de débat, que l’ouverture sur la question linguistique ne soit l’ouverture de la boite de Pandore, la peur panique du séparatisme.

Après tout, nos lointains ancêtres du Moyen Âge n’étaient pas français au sens strict du terme. Ils le sont devenus par force mais la francisation a été un long processus.

Si tu as lu The Discovery of France (cf. Lugarn n° 99 p.47), tu auras relevé qu’au début du 19ème siècle, une grande partie de la population ne parlait pas français. Pour moi, il ne saurait y avoir de barrière entre le culturel et le politique.

C’est dans cet esprit en tout cas que j’étais à Toulouse samedi dernier et que je me battrai pour ce que je considère comme ma langue jusqu’à mon dernier souffle sans que cela soit au détriment des autres langues que je connais et pratique, au premier rang desquelles le français.

dans Lo Lugarn N° 105

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