"Tout pouvoir vient du peuple.
Mais où va-t-il ?
Oui, où diable peut-il aller ?
Il va pourtant bien quelque part !"
Bertold Brecht-
-Qui êtes-vous ?
Je suis Rhissa Ag Boula, un politique qui a toujours été contestataire, depuis mon plus jeune âge, et cela depuis le collège. Toute ma vie j’ai été contre toutes les injustices, pour la
défense des intérêts du groupe, et toujours fondamentalement imprégné de liberté.
Etes-vous un rebelle ?
Si être rebelle veut dire refuser l’injustice, la domination et l’oppression, alors, oui, je serai toujours, toute ma vie, un rebelle.
La violence, là-dedans…Tout combat est violent à la base, c’est une route qui mène à la victoire, aussi. On ne peut pas déplacer la montagne avec de la non-violence, ou en versant des
larmes. Beaucoup d’hommes de paix ont fini dans la violence, Gandhi, Martin Luther King…Alain disait que « celui qui aime la guerre ne sait pas ce qu’est la
guerre… »
Ce qui est important pour moi, c’est de m’améliorer si je commets des erreurs, et tout le monde commet des erreurs.
Diabolisé par les uns, craint par certains, respecté par d’autres…
Mon combat s’est toujours inscrit dans le bien-être du groupe, inscrit dans la lutte de mon peuple, depuis les syndicats étudiants, et à l’age adulte, dans le maquis, en prison, sous la
torture... J’ai fait des choix politiques importants, je suis allé dans le maquis dans les années 90, et je me suis donné à ces choix qui ont abouti à des accords.
Ces accords sont ce qu’ils sont, et nous avons vécu beaucoup de violence pour en arriver là. Si certains me diabolisent, c’est qu’ils ne sont pas d’accord avec mes choix où j’ai essayé
d’aller dans le sens du bien, tant pis, c’est à eux de porter la contradiction.
J’ai toujours été un meneur d’homme, avec des principes, et craint à travers ces principes. On a écrit le pire et son contraire sur moi, la médisance et le colportage me laissent
indifférent.
Si je suis respecté, tant mieux, car cela veut dire que mon combat est juste et qu’il vaut la peine d’y adhérer.
« La bataille de l’uranium », telle était le sens de votre déclaration fracassante dans les médias fin
janvier dernier ?
Cette bataille est celle de la problématique du Sahara, à moyen et à long terme, les matières premières et surtout l’uranium, en ce qui concerne le Niger. C’est la question fondamentale
du pillage des richesses de notre pays, sans respect ni consentement des populations locales.
Cette exploitation erratique menace la survie de la population, l’oblige à aller ailleurs que sur ses terres nourricières, par des déplacements entiers de campements et de villages, et
induit des pollutions de toutes sortes, en toute irresponsabilité de la part des multinationales étrangères qui en tirent allègrement tous les bénéfices pour leurs poches.
Qu’attendent les touaregs des gouvernements du Mali et du Niger ?
Rien du tout. Ce sont des irresponsables, avec des Etats créés de toutes pièces par la colonisation française, un système néocolonial qui implique la domination d’une ethnie ou d’une
portion d’ethnie sur les autres, pour mieux défendre les intérêts étrangers, notamment l’uranium et les matières premières.
Les territoires sont morcelés, avec des populations qui n’ont rien à voir au niveau linguistique, culturel, économique, et on veut en faire une nation. C’est impossible. Le dosage est mal
fait.
A mon humble avis, après 50 ans d’indépendance et de formation de ces états, il est temps d’en tirer la meilleure politique pour rentrer dans le 21° siècle.
Est-ce que la situation au Mali et au Niger est comparable ?
Le peuple touareg est un et indivisible. C’est la même chose. Un même territoire, une même langue, une même écriture, une même culture, un même destin porté par une grande, splendide et
millénaire civilisation.
Le morcellement colonial a préfabriqué les Etats du Niger et du Mali, accentué la domination d’une ethnie sur les autres ensembles, et aggravé le système d’exploitation néocoloniale des
matières premières précieusement préservées par les régimes mis en place, quand le gouvernement français s’est retiré.
France, Francafrique, diaspora touarègue en France : héritages en otage, du présent au passé composé, comment s’y
retrouver ?
La France a une responsabilité énorme. Nous ne croyons pas qu’elle puisse réparer les torts faits au peuple touareg, cependant nous ferons en sorte qu’elle réponde de ses manquements
historiques.
La diaspora touarègue fait partie de l’avant garde de notre lutte, elle apporte sa contribution à cette lutte à travers la mobilisation de la Communauté internationale.
Le peuple en a marre, il veut la paix. Qu’en dites-vous ?
C’est une affirmation gratuite. Le peuple veut la paix, mais il ne la trouvera que dans la dignité. Menacé dans les fondements de sa culture, le peuple a en face de lui un gouvernement
irresponsable et des multinationales qui décident de mettre une croix sur ce peuple.
Cette rhétorique a déjà été tellement entendue qu’il faut en redonner le sens. Le peuple touareg, avec l’avant-garde de sa jeunesse, consciente des dangers, n’a pas d’autres possibilités
que de prendre les armes pour exister.
J’invite le lecteur à méditer ces quelques lignes de Otto Rene Castillo, poète guatémaltèque arrêté en 1967, torturé puis
assassiné :
Comprenez, alors, la pauvreté de
mon pays,
et ma douleur et l’angoisse de tous.
Quand je dis Pain !
Ils me disent :
Tais-toi !
Et quand je dis : Liberté !
ils me disent :
Meurs !
Mais quand je ne me tais pas et que je ne
meurs pas, je vis
et
je lutte. Et cela rend fous tous
ceux qui dirigent mon pays.
Parce que je vis,
je lutte,
et si je lutte,
je contribue à l’aurore d’un nouveau jour.
Et de cette manière naît
La victoire même au creux
Des heures les plus amères.
Comment faire de la résistance à l’intérieur même des pays quand les médias sont muselées ?
A partir des régimes ethnicistes du Niger et du Mali, il ne peut pas y avoir des démocraties, des libertés d’opinion, ou la liberté tout court pour tous les citoyens. Il y a eu une
mascarade de démocratie dans les années 90 dans ces états, mais à l’épreuve du temps on est toujours dans le même système ethniciste et régionaliste.
Il y a donc une logique certaine a ce que le régime de Niamey enferme des journalistes, muselle la presse quand ces citoyens veulent savoir ce qui ce passe et refusent
l’oppression !
Je veux vous donner un exemple de ce type de régime : 60% de la fonction publique nigérienne est d’ethnie djerma-songhai. Quand
vous prenez l’armée nigérienne, le chef d’état-major des armées est d’ethnie djerma-songhai, son adjoint est d’ethnie djerma-songhai, l’adjoint du chef d’état-major des armées de terre est
d’ethnie djerma-songhai, le chef d’état-major des armées de l’air est d’ethnie djerma-songhai, le haut commandement de la gendarmerie est d’ethnie djerma-songhai, le haut commandement des
forces de sécurité et d’intervention est d’ethnie djerma-songhai, tous les commandements des zones de défense (n°1-2-3-4-5) sont d’ethnie djerma-songhai, le directeur national de la police est
d’ethnie djerma-songhai, les différents commissaires de police sont d’ethnie djerma-songhai, les directeurs régionaux de police sont d’ethnie djerma-songhai…
Dites-moi quel est le qualificatif de cette situation ?
Comment décliner la rébellion touarègue au Mali et au Niger en termes de géostratégie internationale ?
La question touarègue interpelle tous les Etats qui ont en partage le Sahara : l’Algérie, la Libye, le Burkina-Faso, le Tchad, le Soudan, la Mauritanie et le Maroc. L’Algérie et la
Libye, en tant que pays limitrophes et de par leur histoire commune avec le peuple touareg, sont encore plus interpellées pour chercher des solutions. Ils ont tout intérêt à calmer le jeu et à
trouver des médiations, sinon des solutions appropriées, quand les peuples se révoltent de cette manière-là.
Les touaregs sont assis sur des milliards d’euros d’uranium et de matières premières, entre autres. Ne croyez-vous pas
que les Etats développés ont intérêt à entretenir vos divisions pour mieux en récolter les dividendes ?
Les Etats développés ont sucé nos matières premières et ont intérêt à ce qu’il y ait une crise chronique pour tirer le meilleur parti de nos richesses du sous-sol. Et à travers les
sociétés multinationales, ils préfèrent donner des armes et des moyens de guerre pour les états du Mali et du Niger, belle façon d’avoir le terrain libre pour travailler encore plus
tranquillement.
Je crois que c’est une erreur monumentale de vouloir détruire un peuple ou de lui faire silence en lui suçant la matière même de
son développement. Le monde est plein d’exemples qui nous disent que ces pays nantis doivent changer d’approche, que leurs politiques ont échoué et qu’aujourd’hui il faut faire avec le
peuple.
Vous croyez vraiment que l’enlisement de la Yougoslavie, du Soudan, de la Somalie, du Zaïre, de l’Irak, du Viêt-Nam… soient une réussite ?
Rien ne se dresse, rien ne s’arrête, tout va et rien ne reste... Auriez-vous une idée plus constructive pour l’avenir
du peuple touareg ?
La liste exhaustive des revendications matérielles et sociales ne résout pas notre problème. Il faut porter la réflexion encore plus loin, la situer dans un contexte sociologique,
historique et politique, en touchant du doigt la problématique fondamentale de la relation de l’Homme à la Terre.
Le pourrissement de la situation et la radicalisation de part et d’autres nous amènent nécessairement et inéluctablement vers une rupture totale entre le peuple touareg et les états qui
l’oppressent.
Le peuple touareg doit compter sur lui même, ensuite sur le soutien des peuples épris de justice, de paix et de liberté. Son devenir doit se concevoir inéluctablement et durablement dans
un Etat touareg, toute solution qui nierait cette réalité restera un colmatage inutile.
Propos recueillis par Jacqueline Dupuis, pour Temoust
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Réponse de Michel PONS:
« Quand je dis : Liberté ! , ils me disent Meurs ! » O R. Castillo. (1936-1967).
Cher Monsieur Rhissa ag Boula,
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’interview paru le 20 avril 2008 sur Temoust qui autorise maintenant que s’établisse un dialogue constructif dans le respect des uns et des autres. C’est
ce que je voudrais essayer de faire avec les propos qui suivent.
Pour être à peu près compréhensible je suivrais la chronologie des questions que vous a posées Madame Dupuis.
1. « Qui êtes-vous ? ». Il me semble que nous nous connaissons. A la fin des années 70 ou au début le début des années 80, j’ai dû vous rencontrer soit chez Mano et Odile soit à Temet –
Voyages, alors que nous construisions et développions, au travers de l’Association d’Entraide et de Développement Tamazalak que nous avions fondée ma femme et moi avec d’autres amis Suisses :
l’école primaire expérimentale de Tamazalak.
2. « Etes-vous un rebelle ? » je dois vous avouer que je reste perplexe devant l’une de vos formulations, quand vous dites, je cite : « Beaucoup d’hommes de paix ont fini dans la violence … »
Peut-être faudrait-il préciser à nouveau, que ni Gandhi ni Martin Luther King ont fini dans la violence. Ce ne fut, ô grand jamais, le summum ou l’apothéose de leur contestation. Ils ne sont
jamais tombés dans cette spirale infernale et ni l’un ni l’autre n’ont fait appel à elle pour arriver à leur fin. La non-violence fut toujours le fondement inébranlable de leurs combats. Et
leurs vies leur furent arrachées par cette folie qu’est la violence induite par la haine et des intérêts douteux. C’est dommage que vous ne croyiez pas que l’on puisse déplacer des
montagnes avec la non-violence ou pour le moins avec une violence raisonnée. C’est vrai cela prend beaucoup plus de temps de vider un camion de sable à la petite cuillère qu’à la louche ou avec
la benne. Mais regardons les révolutions qu’engendre à terme la non-violence. Pour la première fois aux USA un candidat afro-américain a quelques chances d’accéder à la Maison Blanche et
pour la première fois en Inde un groupe industriel indien prend le contrôle de constructeurs automobiles anglais et non des moindres…
3. « Diabolisé par les uns, craint par certains, respecté par d’autres … ». Je reconnais que votre réponse à cette question est un véritable curriculum vitae qui a de quoi forcer l’admiration
et de ce fait intéresser tout chercheur travaillant sur les mouvements de libération. Je peux confirmer, du moins une partie de vos années de maquis que vous situez dans les années 90.
Effectivement, entre 2 heures 40 et 3 heures du matin, le 20 novembre 1991, selon les ordres que vous auriez donnés, un commando, armé d’un fusil mitrailleur et d’armes à poing fort
de huit hommes de la 1ère armée Ahamok (martyr de Mamanat), du Front de Libération de l’Aïr et de l’Azawak est venu « razzié » deux pick-up Toyota de l’Association d’Entraide Tamazalak
utilisés dans le cadre de différents projets, Pour faire bonne mesure …, en plus, il s’est assuré de 400 litres de gas-oil, 464.000 fcfa et même, pour l’anecdote, une boite de nescafé. En
repartant, l’un des membres du commando, en guise d’au revoir, disait à notre collaborateur avec un mépris non dissimulé : « tu salueras bien la France », tout en ayant laissé un document
manuscrit sur lequel on lit : FRONT DE LIBERATION DE L’AÏR ET DE L’AZAOUAK. INDEPENDANCE TOTALE DU TERRITOIRE TAMASHEQ. ARRET TOTAL DE L’AIDE ET DU SOUTIEN DES PAYS DES DROITS DE L’HOMME
(FRANCE, USA) AUX BOURREAUX DE TCHINTA ET DU PEUPLE TAMASHEQ. A BON ENTENDEUR SALUT. PROCHAINEMENT A BAZI BANDA. LA 1ERE ARMEE AHAMOK (MARTYR DE MAMANAT).
Que vous preniez les véhicules, c’est de bonne guerre. Il n’y a rien à redire à cela vu la situation d’alors. Mais que la confusion soit entretenue, entre les motivations profondes des
initiateurs des projets et de ceux qui les exécutaient depuis 1984 avec la traduction de la lecture que vous en avez faite, c’est tout simplement navrant.
4. La bataille de l’uranium.
J’avoue que je reste dubitatif sur ce que vous appelez « la bataille de l’Uranium » selon vos déclarations tonitruantes faites fin janvier 2008. Autant je suis en plein accord avec vous sur
l’impossibilité d’accepter les résultantes, humaines, écologiques, économiques et même culturelles d’une exploitation qui fait fi des populations et de leurs patrimoines ancestraux
- qui au demeurant sont les premières intéressées de par les droits reconnus aux peuples autochtones - ; autant je ne suis pas sûr que la manière que vous privilégiez, soit à elle seule la
bonne. Elle va engendrer plus encore la loi du Talion et rien ne nous empêche de penser qu’une fois l’engrenage déclenché, alors que chaque société exploitante ait son propre service de
sécurité et ses mercenaires. Or, vous pourriez avoir des alliés de taille, en favorisant d’abord la vulgarisation de masse des différentes études et des analyses faites par des experts
indépendants qui pourraient alerter l’opinion nigérienne d’abord puis française et internationale ensuite et entrer parallèlement dans une dynamique de dialogue. Or votre rhétorique guerrière
ne me laisse que peu d’espoir, tant je retrouve des résonances très proches des « avertissements » d’organisations aux finalités affirmées. J’ose espérer et intérieurement j’espère que je me
trompe …
5. France, françafrique, diapora touarègue en France …
Il est évident que l’Histoire juge. Cependant je ne comprends pas très bien la fin de la seconde phrase de ce paragraphe, je cite : « cependant nous ferons en sorte qu’elle réponde (la
France) de ses manquements historiques ». Comment comprendre votre propos ? Qui est ce nous ? Un Nous de majesté ? des Organisations Touarègues ? Vous parlez au nom de qui ? Est-ce que je dois
associer ce propos à d’éventuelles menaces voilées, dont les violences qui ne seraient pas uniquement verbales ? De quels ordres sont-elles ? Si la diaspora Touarègue fait partie de
l’avant-garde de votre lutte, ce serait bien qu’elle nous assure et qu’elle précise quels sont les moyens qu’elle veut employer. D’autant plus que vous avez certaines amitiés françaises
qui savent se mobiliser pour des manifestations publiques pacifiques et d’autres qui ont à votre égard une oreille très attentive. Je puis aussi vous assurer Monsieur Rhissa Ag Boula, qu’un
grand nombre d’experts internationaux tant africains que français, sans compter sur une multitude de sympathisants, remettent très fortement en cause l’attitude de la France en Afrique
(cf. pe . le Livre Blanc pour une politique de la France en Afrique responsable et transparente de la Plateforme citoyenne France-Afrique).
J’aurai, bien sûr, d’autres réflexions à partager sur les points qui suivent. Mais il faut bien que je m’arrête. D’autant que je me dois de saluer votre aisance littéraire qui vous ancre
dans le multiculturel.
Pour terminer, une autre citation de Otto René Castillo, - tiré de Rapport sur un acte de Justice . que je nous donne à méditer : «Le pire de tout c'est l'habitude. L'homme perd son humanité et
l'énormité de la douleur d'autrui ne compte plus pour lui.»
Dans l’attente de vous lire, bien à vous.
Michel PONS
« Quand je dis : Liberté ! , ils me disent Meurs ! » O R. Castillo. (1936-1967).
Cher Monsieur Rhissa ag Boula,
Lundi 21 courant, j’ai commencé à vous partager les réflexions induites par l’interview que vous avez bien voulu donner à Madame
Jacqueline Dupuis pour Temoust et je me suis arrêté pour ne pas abuser de votre patience. Je voudrais continuer aujourd’hui, si vous me faites l’amitié de bien vouloir me lire. Si besoin est,
je rappelle qu’il n’y a dans mes propos aucune tentation de polémique et aucun jugement ni sur la situation existante ni sur votre personne ni sur vos projets. Nous restons uniquement sur le
terrain de la réflexion et du questionnement.
Je voudrais revenir sur la réponse que vous avez faite à la question : Est-ce que la situation au Mali et au Niger est comparable
?
Vous avez certainement raison quand vous répondez et je vous cite « le peuple touareg est indivisible. C’est la même chose. Un
même territoire, une même langue, une même écriture, une même culture … ».
Pour ma part, - mais, ai-je vraiment droit au chapitre – j’aurais préféré que vous parliez du Peuple Kel Tamajeq. Ce peuple
qui parle la langue Kel Tamajeq (avec ses différentes nuances certes). D’ailleurs n’est-ce pas ainsi que vous vous reconnaissez mutuellement les uns les autres « Ceux qui parlent la langue
Tamajeq » ? Votre histoire, au cours des siècles, nous apprend que ce qui scelle les différents particularismes des grandes confédérations est certainement plus la langue que les origines
ethniques et géographiques affirmées. De plus le terme générique Touareg, est la francisation, si je ne m’abuse, du vocable arabe tawariq qui pourrait vouloir dire « sans chemin ». Mais
on peut aussi considérer que ce nom est un toponyme se référant à l’ancienne ville libyque de Targa. A moins que l’on préfère se situer dans la filiation de Tarik Ibn Ziad, valeureux
conquérant berbère de l’Espagne au IX° siècle. Quoi qu’il en soit, pour ma part, je le répète, je préfère la noblesse des identifiants tels Kel Tamajeq, ou mieux Imajeghen.
Quant aux Tifinagh, ils sont la preuve absolue – et ce, avant ou au tout début de l’ère chrétienne - de la capacité
épistolaire qui engendre une communication. Cependant vous en conviendrez avec moi, celle ou celui qui les écrit le fait de manière à être compris généralement que par celle ou celui à
qui le message est adressé. D’où, la nécessité contemporaine de l’actualisation pour une large compréhension et une plus grande vulgarisation.
Venons en au Pays Touareg. Intellectuellement le concept est tout à fait séduisant. Mais à quel Pays vous référez-vous ? Au
début du XX° siècle par exemple la zone d’influence des Touaregs, s’étendait : au nord d’In Salah, jusqu’à Timimoun en Algérie ; englobant l’extrême sud tunisien et le sud libyen de
Ghadamès à Ghât ; jusqu’à Bilma à l’est ; au sud jusqu’à la Nigéria presque à Kano ; jusqu’à Niamey ; et Tombouctou au Mali (H. Claudot et M. Hawad. Coups et contre-coups : l’honneur en
jeu chez les Touaregs. Annuaire d’Afrique du Nord. 1982). Or dans cette zone d’influence, les guerres très meurtrières entre les tribus – ce qui étaient monnaie courante - ne furent
interrompues que par la « pacification » (terme d’alors consacré) coloniale qui s’est échelonnée entre 1906 et 1917. Donc, ce que je veux dire, c’est qu’il est nécessaire de bien se comprendre
quand on parle de Pays Touareg tout en ayant la justesse d’esprit de ne pas idéaliser un passé qui de toute manière est définitivement inscrit dans l’Histoire des hommes.
Ma deuxième réflexion sur ce point concerne l’éventuel réalisme politique de la reconstitution d’un Grand Pays Touareg. Certes
nous savons tous que le projet n’est pas d’aujourd’hui et qu’à l’orée des indépendances, les chefs des grandes confédérations en avaient fait la requête auprès du Général de Gaulle qui le
refusait. De plus, je ne suis pas convaincu que les pays sur lesquels historiquement le Pays Touareg s’étendait, l’entendent de cette oreille. Outre le fait que c’est une remise en cause
fondamentale de la l’alinéa 6 du liminaire de la Charte de l’OUA dans lequel les chefs d’Etats des pays fondateurs se disent, je cite :