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Niger / voyage en pays touareg (5)

24 Août 2013 , Rédigé par Pellet Jean-Marc Publié dans #Touareg-Niger-Agadez

Niger / voyage en pays touareg (5)

Dimanche 12 mars

Comme d’habitude réveil aux aurores. Dès le matin, les gens du campement sont là, assis, à discuter et faire le thé. Au saut du lit, ce breuvage me soulève le cœur. Le premier thé est particulièrement amer. Ehambel et Ousmane réparent leurs pneus crevés « comme des arabes » disent-ils eux-mêmes. À l’ombre d’un épineux, Issyad s’entretient avec un Touareg. Il est déjà 9H30 et la réunion à Sikerat était prévue hier, mais personne ne se presse.

Estelle et Guilhem quittent le campement à dos de chameau, respectivement Arouar et Edimi.

- Il se conduit comme un véhicule ! Bride vers le bas, il s’accroupit ; bride vers le haut, il se met debout… explique le propriétaire des animaux.

Les Touaregs enlèvent toujours leurs chaussures pour conduire leur monture et ils posent leurs pieds nus sur le cou de l’animal, étant ainsi directement en contact avec la bête.

Adiza choisit de rester au campement, sans doute pour faire plus ample connaissance avec sa nouvelle famille. Nous partons vers le village. Issyad nous montre l’école et malgré nos efforts, nous ne la voyons pas.

- L’école c’est la terre sur la terre, c’est pour cela que vous ne la voyez pas…

Effectivement, elle se confond avec le sable.

Le banco, ciment local, ne coûte rien à Sikerat. Il suffit de faire un trou, d’ajouter de l’eau et de malaxer le tout.

À côté, dans un moule préalablement mouillé Albachir tasse la bouillie avec les mains, retire le moule. Au suivant ! Bakka et Abdoul Hamane font les briques pendant qu’Hala, aidé de Bahi, d’Amoumoune et de Issoufa transportent les matériaux et bâtissent.

Un deuxième poste a été crée cette année pour l’école de Sikerat. Il a été attribué à Harouna Daouna qui vient de Bilma, est d’origine Jerma et ne parle pas le tamacheq… C’est sa cinquième année d’exercice et il se demande s’il n’y a pas une volonté délibérée de l’Education Nationale Nigérienne de faire baisser le niveau scolaire.

Je fais un tour jusqu’aux puits où les Peuls abreuvent leurs superbes vaches. Elles me regardent de travers et je n’en mène pas large pendant que les enfants se moquent de ma timidité. Une vache a l’oreille malade et l’on me demande de la soigner…

Je vais chercher le docteur Jean-Marc qui lui administre quelques comprimés d’antibiotique. Un jeune Peul a les lèvres tuméfiées et très sèches. On ne peut rien pour lui.

Retour au « salon » de Sikerat où un Touareg en djellaba verte parle, parle, et parle encore en tamacheq, ponctuant ses discours de dessins dans le sable et de glaviots qu’il dissimule sous un coin de la natte. Il approuve aussi les paroles d’Issyad à grand renfort de « Tigri » : je comprends.

Vient enfin la réunion dans la vieille salle de classe. Une quarantaine d’hommes sont présents. Les femmes ont soi-disant été convoquées, mais elles sont invisibles. Les Touareg disent toujours que leur société est matriarcale et ce refrain est repris en chœur par tous les théoriciens. Moi je doute. Mano Dayak semble me donner raison lorsqu’il écrit : « La femme touarègue à fait l’objet de beaucoup d’écrits savants. Certains ethnologues ont fait d’elle un être autoritaire disposant d’un pouvoir quasi matriarcal. Or, si elle est dépositaire de la culture à travers la musique, la poésie et l’éducation orale des enfants, elle ne commande pas pour autant sous la tente. C’est l’homme qui prend les décisions, en tenant compte des conseils de sa compagne ».

Troupeau scolaire, pharmacie, école et perspective d’avenir sont à l’ordre du jour.  Armadou approuve toujours bruyamment les phrases du Président de l’ONG Vie et Développement : Issyad.

Le troupeau désormais presque doublé est gardé pendant les vacances scolaires par une bergère des environs qui profite du lait.

Un jardin scolaire est demandé. Il servirait d’exemple, mais fournirait aussi du foin pour les chèvres en cas de sécheresse. Une coopérative maraîchère est même envisagée ! Il faudrait aussi creuser un puits et envoyer le jardinier en stage à Tiro… Les villageois sont d’accord pour creuser le puits et ramener le gravier. EOT devrait fournir le ciment et les buses.

Les lattes d’euphorbe qui constitueront une partie du plafond de la nouvelle école devront être traitées avec de l’huile de vidange. Ceci afin d’éviter les attaques des termites. Deux grandes nattes plastique pour le dortoir sont également demandées. Actuellement, les enfants dorment à même le sable sous un espèce de hangar qui fait également office de réfectoire. Harouna, le nouveau maître, parle d’hostilité des parents d’élèves envers l’école. Jean-Marc insiste sur l’entretien des bâtiments notamment sur le colmatage des trous qui devrait être réalisé en banco en non en palmier doum. Les villageois sont prêts à construire un dispensaire. EOT fournirait le stock de départ, mais demande par la suite un système d’autofinancement. La pharmacie scolaire y serait alors transférée.

« L’enisslim » Armadou propose même sa fille qui vient de quitter l’école et serait d’accord pour faire une petite formation médicale à Agadez. Elle serait ainsi en mesure de faire des injections et de repérer les différents symptômes.

En fin de journée, une douche au jardin d’Issyad. Les nattes ont été accrochées à des piquets et cela forme une cabane à ciel ouvert dans laquelle on emmène à tour de rôle des seaux d’eau tirés par le chameau blanc. Puis un moment de détente pendant que le soleil se couche très vite. Pendant ce temps, Jean-Marc et Estelle sont partis soigner un bébé tombé dans le feu…Ce genre d’accident arrive malheureusement très souvent.

Lundi 13 mars

Debout à 7H30. Chargement vers neuf heures. Mohamed, le père d’Issyad, offre à Jean-Marc un magnifique gris-gris orné de trois petits paquets. Il sera désormais son porte-bonheur.

Au programme : comparaison entre deux ânes afin d’en choisir un pour l’école de Sikerat. Flodella, plus chétive, n’est pas retenue. C’est donc Fausto qui fait l’objet de notre choix dans un campement proche.

Au retour au village de Sikerat, le maçon n’est pas sur le chantier. Il fait une grève , désirant obtenir 4000 CFA par jour au lieu des 2000 promis pour finir l’école ! On négocie. Chacun donne son point de vue. Hala Agfalol ne veut rien savoir. On envisage d’aller à Agadez chercher un autre artisan car personne ne peut remplacer l’unique maçon de Sikerat pour la bonne raison que les gens sont nomades éleveurs et ne savent pas construire des murs. Ce va-et-vient jusqu’à Agadez va nous faire perdre un temps précieux et nous hésitons, pour accepter finalement à contrecœur les conditions d’Hala. Voyant que nous sommes contrariés, il refuse encore de travailler ! Nous aurions dû accepter avec le sourire ! Il s’est isolé sous un épineux. Mohamed l’instituteur va le chercher, lui explique qu’il déshonore la collectivité en agissant ainsi et « le caresse comme on caresse une femme qui veut quitter le foyer ! ». Enfin, le problème paraît réglé et notre Touareg se remet au travail. Hala va donc gagner le double du salaire d’un instituteur. Il est quand même très beau ce Hala et cela me rappelle la phrase de Bertolucci lorsqu’il parle du tournage d’Un Thé au Sahara : « J’ai vu des hommes que l’on ne peut situer, qui ne sont ni arabes, ni d’Afrique Centrale, ni noirs. L’un d’eux m’a expliqué que la légende voulait qu’ils arrivent d’une île engloutie de l’Atlantique ».

Jean-Marc, Guilhem et Achakawa partent en 4X4 chercher les lattes d’euphorbe.

Le Toyota qui devait rester à notre disposition a été emprunté par Ousmane.

- Il va revenir tout de suite… ne cesse de répéter Ehambel qui constate mon énervement.

Je ne supporte plus. Pour eux, rien n’a d’importance. L’heure n’existe pas. La parole donnée est rarement tenue. Je les observe.  Je sors un gros bouquin et m’installe sur un coin de natte, le dos collé au mur. « Journée stérile, passée à tuer le temps », écrit l’auteur Somesert Maughan dans sa nouvelle intitulée « Les trois grosses dames d’Antibes ». Je ris. Merci à l’auteur pour sa solidarité !

Enfin Ousmane revient et nous pouvons aller visiter le campement des forgerons qui m’avaient si bien accueillie en 98. J’achète trois « tchocalen » (on dit « tchocal » au singulier) et une louche en bois d’acacia, tous ces objets confectionnés par les enfants. Le prix annoncé au départ a varié à la hausse au moment où je sors mon porte-monnaie ! Je me fâche. Ils me proposent un mortier dont le bois est fendu et m’en demandent un prix astronomique.

Les hommes reviennent avec les lattes d’euphorbe sur la galerie, mais elles ont coûté le double du prix annoncé ! C’est décidément une mauvaise journée.

Issyad fait la sieste. Je me traîne. Le soir, la douche tellement désirée nous délasse un peu. Nous sommes couverts de poussière et les hommes sont toujours très sales car ils doivent souvent manipuler les jerricans ou monter sur la galerie dégoulinante de gasoil et de sable. Aux dernières lueurs du coucher de soleil nous quittons les lieux.

Nous bivouaquons à quelques kilomètres, près du campement d’Aoui-Ambal, ce qui signifie « emmène et enterre » en tamacheq. Mais trois hommes arrivent avec la chèvre qu’ils égorgent. Elle ne pousse qu’un unique cri sous le couteau habile du tueur. Ils la dépouillent sur un lit d’herbe à chameau sèche. Ehambel fait cuire le foie sur la braise puis coupe des morceaux qu’il enroule de « crépine » et enfile sur un morceau de bois pour finir la cuisson en brochettes. J’ai le cœur au bord des lèvres et je refuse de goûter. Lui, mange les testicules rôtis (bien qu’il soit toujours question de chèvres, il faut savoir que les Touaregs consomment surtout des boucs), en disant que cela apporte des vitamines et donne des forces… puis pose la tête de la chèvre dans le feu pour la débarrasser de ses poils. Ensuite, il l’enterre dans le sable chaud. Seules, les cornes dépassent. Plus tard, les Touaregs ouvrent le crâne, dégustent la cervelle et nettoient les os de la mâchoire. Un mange aussi les yeux en se léchant les babines…  Les jeunes s’amusent et se chahutent. La soirée est très agréable, dans un paysage extraordinaire. Cette nuit a quelque chose de magique et de tragique à la fois et je pense que si un Européen passait par là, il nous prendrait pour une tribu préhistorique et prendrait ses jambes à son cou ! Hadada, Garka et Tandak racontent des histoires qu’Ehambel ou Adiza traduisent.

- Choisis ta place, me dit Jean-Marc au moment du coucher. Tu n’as jamais eu une aussi grande chambre !

Chacun se disperse, choisit son creux, sa dune, sa touffe d’herbes pour s’endormir sous un ciel constellé d’étoiles.

 Mardi 14 mars

Direction Tiguida N’Tessoum par la piste.

 - C’est un peu à gauche de Tahoua, tu ne peux pas te tromper ! dit Tandak venu nous apporter une gourde de lait de chamelle.

Il nous montre la direction en faisant un signe de la main vers un horizon désespérément plat. Ses points de repère nous sont totalement inconnus. Mais Ehambel est originaire de cette région et prend la tête de notre caravane motorisée.

Nous quittons Aoui-Ambal par un quartier dénommé Ria et longeons le campement Tcherki du nom de son propriétaire. La plante « tadrent », aux fleurs jaunes, est piquante et les chameaux ne la mangent que la nuit ; « eguirguir », plus grasse, a des racines et des fleurs réputées guérir les piqûres de serpent. Le puits d’Idebenir est alimenté par une résurgence peu profonde. Nous traversons le Plateau d’Agade en longeant les montagnes d’Izouza. Au puits de Tazoli, on donne à Ehambel un mouton qui est attaché sur la galerie du Mercedes !

Nous traversons la vallée de l’Irazer très boueuse en saison des pluies et dont les eaux en furie vont se jeter dans le fleuve Niger au Mali. À 70 kilos de là, il y a Amelou.

C’est le désert parsemé de quelques épineux et il n’est pas rare que les mirages nous jouent des tours. Souvent, nous voyons le miroitement de l’eau à l’horizon, une palmeraie, des camions en procession… Ainsi, lorsque nous apercevons des têtes dépassant du sable, nous croyons à un effet du mirage. Nous nous approchons et découvrons quatre chamelons embourbés dans un trou !

Branle-bas de combat : nous sortons les cordes, Ousmane descend dans le trou, encorde un des chamelons sous les pattes de devant et Jean-Marc tire avec le Mercedes… Un moment de silence religieux, tandis que les garçons font manœuvrer doucement le véhicule. L’animal épuisé se laisse faire. Ses longues pattes sont sans doute cassés car il essaie vainement de les déplier.

Enfin hissé hors de sa prison, le chamelon se met debout et part en courant. Lui est intact et nous, émus. L’opération est répétée quatre fois et nos quatre amis sains et sauf s’en vont fièrement, sans un remerciement. Nous sommes tous fiers de nous.

Une jeune bergère nous regarde, muette. Elle savait les chameaux en difficulté, mais n’a pas donné l’alerte. Sans doute des mauvaises relations entre sa famille et le propriétaire des bêtes. Il n’empêche qu’elle a failli à son devoir car pour les Touaregs les chameaux sont sacrés. Maculé de boue, Ousmane voyage sur la galerie du Toyota jusqu’au prochain point d’eau : la source de Guélélé dont l’eau salée est très réputée pour les animaux.

Ici, c’est le vin du chameau ! explique Issyad.

L’eau sort naturellement de la terre et file entre deux berges de pierres. De gros troupeaux de chameaux sont là, des animaux gras portant fièrement la tête haute. Leurs maîtres remplissent des puisettes qu’ils vident dans un abreuvoir rond en métal et les bêtes se disputent le précieux liquide. Alors que je fais une photo, un homme me demande un cadeau. Jean-Marc lui réplique que nous venons de sauver quatre jeunes chameaux et il nous offre du thé.

Nous nous mettons à l’ombre dans une cabane à côté de la source de Guélélé et Adiza fait la cuisine de brousse : oignons émincés, tomates et viande de chèvre, coupées en morceaux, un peu de sel et de « yagitan », un verre d’eau sont jetés dans la marmite et cuits à feu vif. Pendant ce temps, Ehambel égorge le pauvre mouton qui a voyagé sur la galerie du Mercedes. Il commençait à mourir de chaleur et de frayeur là-haut et ce sacrifice ne m’affecte pas.

Il sera ensuite amarré sur la voiture où il séchera tranquillement. Pendant ce temps, je profite de la disponibilité d’Issyad pour lui demander de me faire la liste des tribus de l’Aïr. Il se prête au jeu et note : Kel Faday, Kel Ferouane, Kel Rarouss, Kel Tadalé, Kel Away, Kel Tamasna, Ikaz Kazane, Ihagarane, Ifarene, Ifindizak, Ifaden, Idalen, Imouzourane, Itagane, Izilitane, Igamen, Iherheran, Ifourass.

Plus loin, hommes et femmes ramassent le natron sur le sol.

Ce produit utilisé en mélange avec le tabac à chiquer fait également office de médicament contre les maux de ventre et d’estomac. Il suffit alors d’en mélanger une cuillerée avec de l’eau ou du thé. Il fait horriblement chaud et les « icoufars » que nous sommes se couvrent la tête avant de quitter l’ombre.

Nous filons par Bougnoutan. Au bord de la route, de « l’ énegué » qui ressemble à notre gênet et dont les racines et les branches sont utilisées en tisane pour les accouchées.

Quel étonnement à l’arrivée à Tiguida N’Tessoum ! Nous suivons un étroit chemin et, tout à coup, la montagne s’ouvre sur des milliers de bassins de toutes tailles et de toutes couleurs qui contiennent de l’eau dans laquelle macère le sel.

Des femmes, leurs calebasses sur la tête viennent au travail. Elles paraissent danser tant leur port est altier. Grandes, vêtues pauvrement, les pieds dans l’eau, elles gardent toute leur noblesse tandis qu’elles récupèrent le sel. Des pains allongés sont prêts pour la vente. Issyad achète deux sacs de débris pour les chameaux du campement de Sikerat.

À deux pas de Tiguida N’Tessoum où les habitants n’ont même pas l’eau courante, un tuyau abandonné déverse son eau précieuse dans la nature ! À côté, un bassin dont le trop plein se perd dans la terre ! Nous allions le plaisir de nous laver et de nous immerger tout en nous étonnant d’un tel gaspillage. Issyad fournit l’explication : une association humanitaire a payé le forage et installé un endroit grillagé pour créer un jardin. Les poteaux métalliques rouillent dans le sable, le grillage est piétiné et l’eau est pour les oiseaux ! Il y a là de quoi réfléchir au suivi des actions menées… Les moustiques attaquent et nous filons vers un coin tranquille pour un bivouac.

Dimanche 12 mars

Comme d’habitude réveil aux aurores. Dès le matin, les gens du campement sont là, assis, à discuter et faire le thé. Au saut du lit, ce breuvage me soulève le cœur. Le premier thé est particulièrement amer. Ehambel et Ousmane réparent leurs pneus crevés « comme des arabes » disent-ils eux-mêmes. À l’ombre d’un épineux, Issyad s’entretient avec un Touareg. Il est déjà 9H30 et la réunion à Sikerat était prévue hier, mais personne ne se presse.

Estelle et Guilhem quittent le campement à dos de chameau, respectivement Arouar et Edimi.

- Il se conduit comme un véhicule ! Bride vers le bas, il s’accroupit ; bride vers le haut, il se met debout… explique le propriétaire des animaux.

Les Touaregs enlèvent toujours leurs chaussures pour conduire leur monture et ils posent leurs pieds nus sur le cou de l’animal, étant ainsi directement en contact avec la bête.

Adiza choisit de rester au campement, sans doute pour faire plus ample connaissance avec sa nouvelle famille. Nous partons vers le village. Issyad nous montre l’école et malgré nos efforts, nous ne la voyons pas.

- L’école c’est la terre sur la terre, c’est pour cela que vous ne la voyez pas…

Effectivement, elle se confond avec le sable.

Le banco, ciment local, ne coûte rien à Sikerat. Il suffit de faire un trou, d’ajouter de l’eau et de malaxer le tout.

À côté, dans un moule préalablement mouillé Albachir tasse la bouillie avec les mains, retire le moule. Au suivant ! Bakka et Abdoul Hamane font les briques pendant qu’Hala, aidé de Bahi, d’Amoumoune et de Issoufa transportent les matériaux et bâtissent.

Un deuxième poste a été crée cette année pour l’école de Sikerat. Il a été attribué à Harouna Daouna qui vient de Bilma, est d’origine Jerma et ne parle pas le tamacheq… C’est sa cinquième année d’exercice et il se demande s’il n’y a pas une volonté délibérée de l’Education Nationale Nigérienne de faire baisser le niveau scolaire.

Je fais un tour jusqu’aux puits où les Peuls abreuvent leurs superbes vaches. Elles me regardent de travers et je n’en mène pas large pendant que les enfants se moquent de ma timidité. Une vache a l’oreille malade et l’on me demande de la soigner…

Je vais chercher le docteur Jean-Marc qui lui administre quelques comprimés d’antibiotique. Un jeune Peul a les lèvres tuméfiées et très sèches. On ne peut rien pour lui.

Retour au « salon » de Sikerat où un Touareg en djellaba verte parle, parle, et parle encore en tamacheq, ponctuant ses discours de dessins dans le sable et de glaviots qu’il dissimule sous un coin de la natte. Il approuve aussi les paroles d’Issyad à grand renfort de « Tigri » : je comprends.

Vient enfin la réunion dans la vieille salle de classe. Une quarantaine d’hommes sont présents. Les femmes ont soi-disant été convoquées, mais elles sont invisibles. Les Touareg disent toujours que leur société est matriarcale et ce refrain est repris en chœur par tous les théoriciens. Moi je doute. Mano Dayak semble me donner raison lorsqu’il écrit : « La femme touarègue à fait l’objet de beaucoup d’écrits savants. Certains ethnologues ont fait d’elle un être autoritaire disposant d’un pouvoir quasi matriarcal. Or, si elle est dépositaire de la culture à travers la musique, la poésie et l’éducation orale des enfants, elle ne commande pas pour autant sous la tente. C’est l’homme qui prend les décisions, en tenant compte des conseils de sa compagne ».

 Troupeau scolaire, pharmacie, école et perspective d’avenir sont à l’ordre du jour. Djellaba verte est marabout, « enisslim » en tamacheq. Pas étonnant avec un tel bagout ! Il s’appelle Armadou et approuve toujours bruyamment les phrases du Président de l’ONG Vie et Développement : Issyad.

Le troupeau désormais presque doublé est gardé pendant les vacances scolaires par une bergère des environs qui profite du lait.

Un jardin scolaire est demandé. Il servirait d’exemple, mais fournirait aussi du foin pour les chèvres en cas de sécheresse. Une coopérative maraîchère est même envisagée ! Il faudrait aussi creuser un puits et envoyer le jardinier en stage à Tiro… Les villageois sont d’accord pour creuser le puits et ramener le gravier. EOT devrait fournir le ciment et les buses.

Les lattes d’euphorbe qui constitueront une partie du plafond de la nouvelle école devront être traitées avec de l’huile de vidange. Ceci afin d’éviter les attaques des termites. Deux grandes nattes plastique pour le dortoir sont également demandées. Actuellement, les enfants dorment à même le sable sous un espèce de hangar qui fait également office de réfectoire. Harouna, le nouveau maître, parle d’hostilité des parents d’élèves envers l’école. Jean-Marc insiste sur l’entretien des bâtiments notamment sur le colmatage des trous qui devrait être réalisé en banco en non en palmier doum. Les villageois sont prêts à construire un dispensaire. EOT fournirait le stock de départ, mais demande par la suite un système d’autofinancement. La pharmacie scolaire y serait alors transférée. « L’enisslim » Armadou propose même sa fille qui vient de quitter l’école et serait d’accord pour faire une petite formation médicale à Agadez. Elle serait ainsi en mesure de faire des injections et de repérer les différents symptômes.

En fin de journée, une douche au jardin d’Issyad. Les nattes ont été accrochées à des piquets et cela forme une cabane à ciel ouvert dans laquelle on emmène à tour de rôle des seaux d’eau tirés par le chameau blanc. Puis un moment de détente pendant que le soleil se couche très vite. Pendant ce temps, Jean-Marc et Estelle sont partis soigner un bébé tombé dans le feu…Ce genre d’accident arrive malheureusement très souvent.

Lundi 13 mars

Debout à 7H30. Chargement vers neuf heures. Mohamed, le père d’Issyad, offre à Jean-Marc un magnifique gris-gris orné de trois petits paquets. Il sera désormais son porte-bonheur.

Au programme : comparaison entre deux ânes afin d’en choisir un pour l’école de Sikerat. Flodella, plus chétive, n’est pas retenue. C’est donc Fausto qui fait l’objet de notre choix dans un campement proche.

Au retour au village de Sikerat, le maçon n’est pas sur le chantier. Il fait une grève , désirant obtenir 4000 CFA par jour au lieu des 2000 promis pour finir l’école ! On négocie. Chacun donne son point de vue. Hala Agfalol ne veut rien savoir. On envisage d’aller à Agadez chercher un autre artisan car personne ne peut remplacer l’unique maçon de Sikerat pour la bonne raison que les gens sont nomades éleveurs et ne savent pas construire des murs. Ce va-et-vient jusqu’à Agadez va nous faire perdre un temps précieux et nous hésitons, pour accepter finalement à contrecœur les conditions d’Hala. Voyant que nous sommes contrariés, il refuse encore de travailler ! Nous aurions dû accepter avec le sourire ! Il s’est isolé sous un épineux. Mohamed l’instituteur va le chercher, lui explique qu’il déshonore la collectivité en agissant ainsi et « le caresse comme on caresse une femme qui veut quitter le foyer ! ». Enfin, le problème paraît réglé et notre Touareg se remet au travail. Hala va donc gagner le double du salaire d’un instituteur. Il est quand même très beau ce Hala et cela me rappelle la phrase de Bertolucci lorsqu’il parle du tournage d’Un Thé au Sahara : « J’ai vu des hommes que l’on ne peut situer, qui ne sont ni arabes, ni d’Afrique Centrale, ni noirs. L’un d’eux m’a expliqué que la légende voulait qu’ils arrivent d’une île engloutie de l’Atlantique ».

Jean-Marc, Guilhem et Achakawa partent en 4X4 chercher les lattes d’euphorbe.

Le Toyota qui devait rester à notre disposition a été emprunté par Ousmane.

- Il va revenir tout de suite… ne cesse de répéter Ehambel qui constate mon énervement.

Je ne supporte plus ce peuple nonchalant, vautré et ricanant. Pour eux, rien n’a d’importance. L’heure n’existe pas. La parole donnée est rarement tenue. Je les observe en pensant qu’ils agissent comme des bêtes sans souci.  Je sors un gros bouquin et m’installe sur un coin de natte, le dos collé au mur. « Journée stérile, passée à tuer le temps », écrit l’auteur Somesert Maughan dans sa nouvelle intitulée « Les trois grosses dames d’Antibes ». Je ris. Merci à l’auteur pour sa solidarité !

Enfin Ousmane revient et nous pouvons aller visiter le campement des forgerons qui m’avaient si bien accueillie en 98. J’achète trois « tchocalen » (on dit « tchocal » au singulier) et une louche en bois d’acacia, tous ces objets confectionnés par les enfants. Le prix annoncé au départ a varié à la hausse au moment où je sors mon porte-monnaie ! Je me fâche. Ils me proposent un mortier dont le bois est fendu et m’en demandent un prix astronomique.

Les hommes reviennent avec les lattes d’euphorbe sur la galerie, mais elles ont coûté le double du prix annoncé ! C’est décidément une mauvaise journée.

Issyad fait la sieste. Je me traîne. Le soir, la douche tellement désirée nous délasse un peu. Nous sommes couverts de poussière et les hommes sont toujours très sales car ils doivent souvent manipuler les jerricans ou monter sur la galerie dégoulinante de gasoil et de sable. Aux dernières lueurs du coucher de soleil nous quittons les lieux.

Nous bivouaquons à quelques kilomètres, près du campement d’Aoui-Ambal, ce qui signifie « emmène et enterre » en tamacheq. Mais trois hommes arrivent avec la chèvre qu’ils égorgent. Elle ne pousse qu’un unique cri sous le couteau habile du tueur. Ils la dépouillent sur un lit d’herbe à chameau sèche. Ehambel fait cuire le foie sur la braise puis coupe des morceaux qu’il enroule de « crépine » et enfile sur un morceau de bois pour finir la cuisson en brochettes. J’ai le cœur au bord des lèvres et je refuse de goûter. Lui, mange les testicules rôtis (bien qu’il soit toujours question de chèvres, il faut savoir que les Touaregs consomment surtout des boucs), en disant que cela apporte des vitamines et donne des forces… puis pose la tête de la chèvre dans le feu pour la débarrasser de ses poils. Ensuite, il l’enterre dans le sable chaud. Seules, les cornes dépassent. Plus tard, les Touaregs ouvrent le crâne, dégustent la cervelle et nettoient les os de la mâchoire. Un mange aussi les yeux en se léchant les babines…  Les jeunes s’amusent et se chahutent. La soirée est très agréable, dans un paysage extraordinaire. Cette nuit a quelque chose de magique et de tragique à la fois et je pense que si un Européen passait par là, il nous prendrait pour une tribu préhistorique et prendrait ses jambes à son cou ! Hadada, Garka et Tandak racontent des histoires qu’Ehambel ou Adiza traduisent.

- Choisis ta place, me dit Jean-Marc au moment du coucher. Tu n’as jamais eu une aussi grande chambre !

Chacun se disperse, choisit son creux, sa dune, sa touffe d’herbes pour s’endormir sous un ciel constellé d’étoiles.

 

Mardi 14 mars

Direction Tiguida N’Tessoum par la piste.

            - C’est un peu à gauche de Tahoua, tu ne peux pas te tromper ! dit Tandak venu nous apporter une gourde de lait de chamelle.

Il nous montre la direction en faisant un signe de la main vers un horizon désespérément plat. Ses points de repère nous sont totalement inconnus. Mais Ehambel est originaire de cette région et prend la tête de notre caravane motorisée.

Nous quittons Aoui-Ambal par un quartier dénommé Ria et longeons le campement Tcherki du nom de son propriétaire. La plante « tadrent », aux fleurs jaunes, est piquante et les chameaux ne la mangent que la nuit ; « eguirguir », plus grasse, a des racines et des fleurs réputées guérir les piqûres de serpent. Le puits d’Idebenir est alimenté par une résurgence peu profonde. Nous traversons le Plateau d’Agade en longeant les montagnes d’Izouza. Au puits de Tazoli, on donne à Ehambel un mouton qui est attaché sur la galerie du Mercedes !

Nous traversons la vallée de l’Irazer très boueuse en saison des pluies et dont les eaux en furie vont se jeter dans le fleuve Niger au Mali. À 70 kilos de là, il y a Amelou.

C’est le désert parsemé de quelques épineux et il n’est pas rare que les mirages nous jouent des tours. Souvent, nous voyons le miroitement de l’eau à l’horizon, une palmeraie, des camions en procession… Ainsi, lorsque nous apercevons des têtes dépassant du sable, nous croyons à un effet du mirage. Nous nous approchons et découvrons quatre chamelons embourbés dans un trou !

Branle-bas de combat : nous sortons les cordes, Ousmane descend dans le trou, encorde un des chamelons sous les pattes de devant et Jean-Marc tire avec le Mercedes… Un moment de silence religieux, tandis que les garçons font manœuvrer doucement le véhicule. L’animal épuisé se laisse faire. Ses longues pattes sont sans doute cassés car il essaie vainement de les déplier.

Enfin hissé hors de sa prison, le chamelon se met debout et part en courant. Lui est intact et nous, émus. L’opération est répétée quatre fois et nos quatre amis sains et sauf s’en vont fièrement, sans un remerciement. Nous sommes tous fiers de nous.

Une jeune bergère nous regarde, muette. Elle savait les chameaux en difficulté, mais n’a pas donné l’alerte. Sans doute des mauvaises relations entre sa famille et le propriétaire des bêtes. Il n’empêche qu’elle a failli à son devoir car pour les Touaregs les chameaux sont sacrés. Maculé de boue, Ousmane voyage sur la galerie du Toyota jusqu’au prochain point d’eau : la source de Guélélé dont l’eau salée est très réputée pour les animaux.

Ici, c’est le vin du chameau ! explique Issyad.

L’eau sort naturellement de la terre et file entre deux berges de pierres. De gros troupeaux de chameaux sont là, des animaux gras portant fièrement la tête haute. Leurs maîtres remplissent des puisettes qu’ils vident dans un abreuvoir rond en métal et les bêtes se disputent le précieux liquide. Alors que je fais une photo, un homme me demande un cadeau. Jean-Marc lui réplique que nous venons de sauver quatre jeunes chameaux et il nous offre du thé.

Nous nous mettons à l’ombre dans une cabane à côté de la source de Guélélé et Adiza fait la cuisine de brousse : oignons émincés, tomates et viande de chèvre, coupées en morceaux, un peu de sel et de « yagitan », un verre d’eau sont jetés dans la marmite et cuits à feu vif. Pendant ce temps, Ehambel égorge le pauvre mouton qui a voyagé sur la galerie du Mercedes. Il commençait à mourir de chaleur et de frayeur là-haut et ce sacrifice ne m’affecte pas.

Il sera ensuite amarré sur la voiture où il séchera tranquillement. Pendant ce temps, je profite de la disponibilité d’Issyad pour lui demander de me faire la liste des tribus de l’Aïr. Il se prête au jeu et note : Kel Faday, Kel Ferouane, Kel Rarouss, Kel Tadalé, Kel Away, Kel Tamasna, Ikaz Kazane, Ihagarane, Ifarene, Ifindizak, Ifaden, Idalen, Imouzourane, Itagane, Izilitane, Igamen, Iherheran, Ifourass.

Plus loin, hommes et femmes ramassent le natron sur le sol.

Ce produit utilisé en mélange avec le tabac à chiquer fait également office de médicament contre les maux de ventre et d’estomac. Il suffit alors d’en mélanger une cuillerée avec de l’eau ou du thé. Il fait horriblement chaud et les « icoufars » que nous sommes se couvrent la tête avant de quitter l’ombre.

Nous filons par Bougnoutan. Au bord de la route, de « l’ énegué » qui ressemble à notre gênet et dont les racines et les branches sont utilisées en tisane pour les accouchées.

Quel étonnement à l’arrivée à Tiguida N’Tessoum ! Nous suivons un étroit chemin et, tout à coup, la montagne s’ouvre sur des milliers de bassins de toutes tailles et de toutes couleurs qui contiennent de l’eau dans laquelle macère le sel.

Des femmes, leurs calebasses sur la tête viennent au travail. Elles paraissent danser tant leur port est altier. Grandes, vêtues pauvrement, les pieds dans l’eau, elles gardent toute leur noblesse tandis qu’elles récupèrent le sel. Des pains allongés sont prêts pour la vente. Issyad achète deux sacs de débris pour les chameaux du campement de Sikerat.

À deux pas de Tiguida N’Tessoum où les habitants n’ont même pas l’eau courante, un tuyau abandonné déverse son eau précieuse dans la nature ! À côté, un bassin dont le trop plein se perd dans la terre ! Nous allions le plaisir de nous laver et de nous immerger tout en nous étonnant d’un tel gaspillage. Issyad fournit l’explication : une association humanitaire a payé le forage et installé un endroit grillagé pour créer un jardin. Les poteaux métalliques rouillent dans le sable, le grillage est piétiné et l’eau est pour les oiseaux ! Il y a là de quoi réfléchir au suivi des actions menées… Les moustiques attaquent et nous filons vers un coin tranquille pour un bivouac.

Les Touaregs enlèvent toujours leurs chaussures pour conduire leur monture et ils posent leurs pieds nus sur le cou de l’animal,

Les Touaregs enlèvent toujours leurs chaussures pour conduire leur monture et ils posent leurs pieds nus sur le cou de l’animal,

Quel étonnement à l’arrivée à Tiguida N’Tessoum !

Quel étonnement à l’arrivée à Tiguida N’Tessoum !

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monnetti 25/08/2013 15:17

Bonjour cela Fait des mois Et des mois que l on me dit quil nest pas possible d aller Qu nord niger comment avez vous Fait
?

Pellet Jean-Marc 25/08/2013 16:03

Bonjour, ce compte rendu retrace un voyage de 2000... mon dernier voyage au Nord-Niger remonte à février 2007. Depuis il est impossible de partir en brousse et de quitter Agadez... Je retournerai à Agadez le jour où je pourrai voyager LIBREMENT en brousse, de jour comme de nuit, afin d’aller à Sikerat, Anou n’Agarouf ou Azar... Cordialement