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Voyage en pays Touareg de Nicole Faucon-Pellet (suite 2)

21 Août 2013 , Rédigé par Pellet Jean-Marc Publié dans #Touareg-Niger-Agadez

Voyage en pays Touareg de Nicole Faucon-Pellet (suite 2)

En route pour Arak : 240 « kilos », comme dit notre Touareg, d’un désert ocre et plat parfois parsemé de petites touffes d’herbes à chameaux. Le compteur est à 58.068 au départ d’In Salah. Nous avons donc parcouru 2056 kilomètres depuis la Coste. Un arrêt pique-nique à 70 kilomètres d’Arak : les dunes à droite forment une palette d’orangé, ocre, coquille d’œuf aux arêtes bien découpées. À gauche, les collines déchiquetées. Plus loin, semblables à un chaos, des rochers ronds et quelques acacias font leur apparition. Après l’aridité, ces quelques arbustes nous ravissent. Nous parcourons 240 « kilos » de vide avant le premier campement précédant la boucle noire où se niche Arak. La falaise abrupte fait des chandelles pointées vers le ciel menaçant le petit village. Arrêt carburant puis arrêt obligatoire à la police.

Les premières euphorbes sont là, immuables, comme au sud de la Tunisie et au Maroc. Le désert est couleur de blé mûr, parfois de cendre. Des pierres rondes tombées des falaises sont comme sculptées. Nous roulons pour atteindre Tam car il est hors de question de bivouaquer à côté de la route. Heureusement, c’est toujours le goudron. Le soleil se couche très rapidement, comme d’habitude. Son disque est blanc gris lorsqu’il bascule derrière les crêtes. Notre objectif est atteint à 20H30 : 617 « kilos ». Nous avons mérité une bière que nous dégustons dans une espèce de palace où se presse une foule composée uniquement d’hommes. Issyad nous paie le restaurant puis nous cherchons le quartier Ankof où vivent les Touaregs exilés. Là vit Issouf, un ami d’Issyad qui peut nous héberger. Nous le réveillons et il libère la chambre des invités.

Vendredi 3 mars

Issouf et sa famille sont logés dans une petite maison d’un type très particulier. Sitôt la porte d’entrée franchie, on se retrouve sur un couloir à ciel ouvert bordé d’un parterre de plants de piment, basilic et plantes grasses. À droite, une chambre avec le lit traditionnel touareg fait de lattes de bois entrecroisées, surmontées d’une natte, à côté, la cuisine où à même le sol sont posés un réchaud et les ustensiles d’usage, calebasses, théière, porte braises… En face, la chambre des invités puis l’enclos des moutons.

En guise de carrelage : du sable. Les élus de Tamanrasset ont proposé des logements « corrects » aux Touaregs, mais ils ont immédiatement posé un lit de sable sur les carreaux et ils ont été chassés !  Pour résumer leur philosophie, les Touaregs ont ce proverbe : « La maison est le tombeau des vivants », note le préhistorien Henri Jean Hugot dans son témoignage à Mano Dayak. Et il ajoute : « Et quel projet a-t-on aujourd’hui pour eux, si ce n’est de les enfermer dans de petites cases en béton pour qu’ils fichent la paix à tout le monde, pour des raisons d’unification, de standardisation, de matriculisation des gens, pour d’atroces raisons auxquelles nous sommes soumis ? ».

C’est vendredi, jour férié chez les musulmans. Brebis et chèvres sont nourries de son et mangent les papiers et cartons des poubelles toutes proches. Malgré tout, elles ont du lait. Il n’y a aucune brebis à laine dans cette région. Toutes ont des poils.

Pas de robinet mais des tonneaux où il faut se servir avec retenue, bien entendu, pas de salle de bain et, pour les besoins dits naturels, une baraque à demi écroulée qui sert aussi de décharge. Prière de faire vite, les voisins et les chèvres sont curieux !

Un tour au marché de Tam. Les tomates sont à 6000 dinars et les oranges à 7000. Issyad essaie de changer un peu d’argent au marché noir. Il achète un chèche pour lui et Guilhem en prévision de la chaleur à venir.

Nous quittons Tamanrasset à 11 heures. La route est toujours goudronnée, mais très vite elle se transforme en une voie bourrée de nids d’autruche où il n’est guère possible de rouler à plus de vingt à l’heure. Puis c’est la piste conduisant à In Guezzam : 400 kilomètres de sable que voitures et camions sillonnent au gré de leur fantaisie sans toutefois s’éloigner des balises qui marquent la bonne direction. Nommée Transsaharienne, cette piste doit faire quelque quarante « kilos » de large. De préférence, il est conseillé de suivre les traces les plus fraîches. Mes deux yeux sont à peine suffisants pour admirer la majesté des paysages. Nous croisons deux caravanes de chameaux (on dit azalay en tamacheq) venant de Tahoua, que les hommes conduisent jusqu’à Tam, soit 900 kilomètres à parcourir à raison de 50 kilomètres par jour.

Des carcasses de véhicules sont abandonnées. Le vent de sable a joué son rôle de polisseur et ces carcasses sont ma foi bien artistiques.

Dans les années 70 et 80, des touristes de toutes nationalités s’aventuraient en nombre sur la Transsaharienne. Les véhicules en panne étaient souvent incendiés afin de les faire rembourser par l’assurance, ou simplement désossés par les pillards. Du coup, il n’est pas rare de trouver des ressorts de suspension et autres babioles mécaniques prenant des allures d’œuvre d’art.

Issyad insiste sur la menace des brigands et des fraudeurs, nombreux dans les parages. Ils ont bien profité de la rébellion pour agir impunément en faisant endosser leurs méfaits aux Touaregs en lutte pour leur reconnaissance. Au nord de l’Algérie, les brigands se font passer pour des islamistes et sont donc obligés d’égorger leurs victimes pour être crédibles. Il n’est pas prudent de rouler la nuit et, bien entendu, toute panne est à redouter. En revanche, la "police" a disparu laissant la place à d’autres menaces.

Nous bivouaquons à Laouni, en haut d’un monticule où les rochers noirs montent la garde.

Les sept filles de la nuit brillent dans un ciel parsemé d’étoiles. Si elles se trouvent au milieu du ciel, « prépare ton outre, tu auras soif ». En revanche, si elles sont à l’ouest, « prépare ta couverture, tu auras froid ». Le grand Touareg avec son épée est là aussi : il correspond à notre "grande casserole". Issyad nous montre aussi la chamelle et le suiveur de la nuit très utile aux amoureux car il disparaît à cinq heures du matin : lorsque le séducteur doit quitter sa belle pour réintégrer son campement… En langage météorologique, il faut savoir aussi que seuls deux hommes peuvent combattre (passer) la nuit : l’amoureux lorsqu’il est occupé à faire la cour à sa bien aimée et l’étoile Koukayad.

La nuit se passe dans un cadre exceptionnel. Le silence est épais. Guilhem dort avec une gerboise aux pattes courtes ressemblant à un kangourou miniature et qui a signé son passage de ses empreintes dans le sable.

Samedi 4 mars

    « Avant même que la caravane ne s’engage dans le Désert Occidental, il avait gagné l’affection du chef, qui l’avait distrait de la tristesse de ses pensées. L’ayant invité à s’asseoir à son côté, celui-ci évoqua tout d’abord l’importance de vivre en bonne entente entre compagnons de route. C’était là l’un des secrets du voyage. « Élis ton compagnon avant que de choisir ta route. » Tel était le conseil des plus avertis. Puis il proposa de lui révéler une part de son histoire, quelques fragments de sa vie. » Gamal Ghitany : L’Appel du Couchant.

Nous quittons à regret le bivouac de Laouni qui signifie désert blanc. Notre équipe se complète bien. Chacun a sa spécialité : Issyad, l’élaboration des repas, Guilhem, le chargement, Jean-Marc la conduite et moi, les notes. Dernier tronçon vers In Guezzam avec de nombreuses haltes. Nous sommes beaucoup plus détendus et n’avons plus l’impression d’être en Algérie.

- Se repérer sans boussole ? Rien de plus facile, explique Issyad. Le matin si le soleil touche ton épaule gauche tu vas vers le sud. Mais si la droite est éclairée, tu vas droit vers le nord !

Parfois, une plaque de fesch-fesch comme une poussière de sable semblable à de la farine dans laquelle le Mercedes s’enlise et les voyageurs s’asphyxient. Je ramasse des cailloux blancs et photographie les dunes.

Guilhem ramasse un beau morceau poli de météorite qui ressemble à la carte de l’Afrique. Issyad ne cesse d’épier les alentours, à la recherche des fraudeurs nombreux à trafiquer dans ce désert. Il parle aussi des ishumars qui sont des voyageurs Touaregs sans papiers.

À Alberoutan, tels des temples indiens qui auraient changé de continent par un coup du grand sorcier apparaissent des monuments de pierres noires comme des truffes mélanos géantes aux péridiums bien dessinés.

Je ramasse des pierres grenat. Nous sommes à soixante « kilos » d’In Guezzam. Des courges sauvages se ratatinent au soleil. Chèvres, brebis et ânes s’en désaltèrent lorsqu’elles sont vertes. Les chameaux s’en désintéressent. Des cadavres « nouvellement morts » sont jetés au bord de la piste. Ces animaux non égorgés ne sont pas consommés en pays musulman. Ils sont considérés comme haram (interdit) en opposition à halal (autorisé).

Nous arrivons à In Guezzam où flotte le drapeau Algérien. C’est le poste frontière de sortie du pays. Les procédures sont allégées. Nous longeons ensuite la montagne « Canine de Chien » dont les arrondis de granit rappellent les dents de notre ami à quatre pattes. On la nomme « Tamasnit » en tamacheq. Encore quelques « kilos » de désert plat puis c’est le poste de douane nigérien à Assamakka. Il fait très chaud. Les douaniers nous offrent de l’eau et du thé en guise de bienvenue. Les formalités accomplies, les gendarmes veulent nous faire payer deux amendes, soit 8000 CFA ! pour l’assurance obligatoire. Nous leur rétorquons que nous nous assurerons à Arlit, notre lieu de destination. Mais ils ne veulent rien savoir. N’ayant pas les formulaires ils sont obligés de se mettre à couvert en nous verbalisant ! Issyad négocie. Il explique qu’il est un combattant que nous avons accueilli en France pendant quatre mois pour le soigner et demande une réduction.

- Vous avez fait la guerre ? demande le gendarme.

- J’ai été blessé au cours de la rébellion Touarègue.

- Ah ! Vous êtes donc un camarade égaré !

Nous nous regardons, perplexes. Les gendarmes ramènent finalement l’amende à 4000 CFA et nous continuons notre route en cherchant l’ombre d’un épineux pour faire un pique-nique.

 « Camarade égaré », c’est l’expression du gendarme Haoussa qui veut ainsi minimiser les actions des Touaregs pour assurer leur reconnaissance.

Encore 200 « kilos » de piste entre In Guezzam et Arlit. Guilhem est malade et nous nous arrêtons fréquemment pour qu’il soulage son estomac. Nous atteignons le bidonville d’Arlit à 20H30 et cherchons la maison de la tante d’Issyad pour un hébergement.

 Nous arrivons chez Tamasco et Mohamed Waïlazane et leurs deux filles, Amina et Fati, dans leur maison flambant neuve. En effet, Mohamed vient de prendre sa retraite et jusqu’alors il avait une maison de fonction. Deux aînés Hibrahima et Aïchatou font des études dans la capitale. D’abord une douche. Quel plaisir ! Je suis à moitié remise de ma fatigue. Puis un repas : de la chèvre grillée froide que l’on trempe dans du piment et qu’on agrémente d’une salade verte avec des tomates, du lait caillé que l’on nomme « solani » et du thé. Le tout est servi devant les appartements inoccupés du fils aîné que nous utiliserons comme dortoir. Je suis bien. Guilhem est malade et se couche sans manger ce qui fait le désespoir de Tamasco qui est persuadé que le repas améliorerait son état…

Dimanche 5 mars

Réveil à Arlit. Guilhem va mieux. Il se lave et déjeune, satisfaisant ainsi Tamasco.

Le mari de cette dernière, Mohamed, est très noir de peau. Sa femme et ses filles sont plus claires. Sans doute un « iklan » terme que l’on traduit par esclave. Mais pour Mano Dayak, il s’agirait plus d’un domestique que d’un esclave. Dans son livre Touareg, La Tragédie, il explique que « Les descendants des iklan sont les Touareg de peau noire qu’on trouve parmi nous aujourd’hui ». Et il ajoute : « Voilà pourquoi, pour nous désigner nous-mêmes, nous préférons le nom de Kel tamasheq -ceux qui parlent la langue tamacheq-- à celui de imajaghran qui désigne les nobles de peau claire, car notre hiérarchie sociale est loin d’être aussi rigide qu’on a pu le prétendre. Les Touareg sont moins une race qu’une communauté de gens appartenant à une même culture véhiculé par une même langue ».

Un grand portail bleu et un portillon ouvrent sur la grande cour des Waïlazane toute en longueur. Les pièces d’habitation sont situées à droite et au fond. D’abord une petite terrasse, une porte et la garçonnière du fils. Plus loin, même scénario mais avec la chambre des invités nommée salon et trois chambres. Au fond, face au portail, la cuisine dans un tout petit recoin. La cuisson se fait souvent dehors, mais les lieux sont munis d’une gazinière. Les sacs de mil, de riz, de farine et les ustensiles sont posés à même le sol. Un trou dans le béton pour les WC où grouillent les blattes et un recoin fermé pour installer son seau d’eau et se laver : le tout contre l’angle gauche du portillon d’entrée. L’écurie des chèvres, en plein air, est face à notre chambre. Une biquette sans corne a le privilège de circuler en liberté, sinon les autres l’agressent. En longueur, une rangée d’arbres jeunes : eucalyptus, acacia, euphorbe, grenadier.

Nous visitons le bidonville d’Arlit où se tient le marché. Les enfants, comme des nuées de mouches, se collent devant mon objectif. Issyad essaie de téléphoner. Pendant ce temps, je circule avec Amina qui parle assez bien le Français. Elle me montre le sel vendu pour les animaux et les deux sortes de natron qui accompagnent le tabac à chiquer, les ignames énormes, les tomates séchées, les salades vertes disposées artistiquement en éventail, les carottes promenées sur une brouette…  Issyad achète quatre nattes pour faire un abri douche dans le jardin de Sikerat et m’offre un porte braise.

Au repas de midi, très bonne sauce épicée, avec du riz, cuisinés par Tamasco. Puis, malgré la chaleur qui a dissuadé les autres de nous suivre, encore un tour au marché avec Amina. Je reste à l’ombre des maisons en banco lorsque je peux, car le soleil tape très fort. Heureusement, le marché est couvert par endroits. Il y a là « ikrimane » la gomme arabique, du manioc séché, du « sounbala » terme qu’Amina ne peut pas me traduire, du tourteau, des noix de cola, du gombo pour la sauce, des criquets séchés… Je rencontre Mamadou Lamine qui est animateur de la boutique coopérative artisanale. Un jeune homme très sympathique qui ne force pas la main de la touriste que je suis. Il est aussi tailleur, mais je n’ai pas suffisamment de temps pour lui passer commande. Il m’offre un papier représentant les 21 croix de l’Aïr.

On nous annonce Tabaski pour le 16 mars. C’est une fête musulmane qui a lieu deux mois et dix jours après le ramadan. Chaque famille égorgera deux ou trois moutons et invitera voisins et amis pour un grand rassemblement.

Au retour du marché, troisième douche de la journée ! La famille est réunie sous l’auvent qui sert de dortoir en été. Le petit Zidanne est né l’année de la coupe. Je suis priée de lui tirer son portrait et de l’envoyer plus tard. C’est le fils du douanier ami d’Issyad.

Maintenant, direction la brousse : c’est le mot que les Touaregs emploient lorsqu’ils quittent les quelques villes de l’Aïr pour rejoindre les campements. Un bidon est amarré sur la galerie du Mercedes pour récupérer de l’eau à Sikerat, lieu de notre destination, à environ 120 « kilos ». En chemin, à 90 « kilos » d’Arlit, nous croisons la route qui mène au campement d’Anoun-Agarof. Il faut suivre la piste qui se trouve derrière la cabane où sont vendus les lattes de bois, la paille et les fameux fromages de chèvre plats confectionnés dans les campements. Pour aller jusqu’à Sikerat, il faut dépasser le kori Agatra et continuer jusqu’au panneau PNC puis tourner à droite et faire 24 kilomètres jusqu’au village. Le soleil se couche et la nuit tombe lorsque nous longeons les abris aujourd’hui désaffectés d’une entreprise japonaise qui nous sert de point de repère. Dans les phares, nous voyons plusieurs fennecs, des hérissons, des lapins et bien sûr des gerboises. Un bonjour au maître d’école, notre ami Mohamed, puis direction le campement des parents d’Issyad. Les femmes font du mouton targui, simplement cuit dans de l’huile d’olive, que nous dégustons avec le pain de Jean-Marc qui dure depuis notre départ. Le thé circule. Les rires fusent. Nous nous couchons tard, un peu loin du campement. Malgré cela nous sommes très gênés par les hurlements des chiens et les cris des animaux très tôt le matin. Les lévriers du désert, maigres et efflanqués, nommés « sloughis », sont de féroces gardiens capables de faire fuir un chacal rôdant la nuit autour des troupeaux.

à suivre...

 

Arlit, 2CV à vendre

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