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occitan-touareg

Afghanistan, la réalité des peuples

8 Octobre 2021 , Rédigé par Pellet Jean-Marc Publié dans #Internationalisme, #Lo Lugarn

Afghanistan, le retour des talibans

par Jean-Louis Veyrac

Article à retrouver dans le numéro 139 (à paraitre) de la revue occitane Lo Lugarn

À la mi-août 2021, le monde apprend avec stupéfaction que les forces combattantes des talibans, les "étudiants en religion" afghans, se sont emparées sans coup férir de Kaboul, la capitale de l'Afghanistan. Vingt après leur arrivée pour combattre ces mêmes talibans, protecteurs de Ben laden et de ses fidèles, les dernières troupes occidentales sont sur le point de quitter le pays selon l'engagement pris par leurs chefs d'État. Elles emportent avec elles des centaines de réfugiés. Ces anciens collaborateurs des armées sous mandat de l'ONU et des ONG que l'afflux d'aide extérieure avait mobilisées, craignent en effet pour leur vie et celle de leurs proches. Triste tableau marquant la faillite d'une politique internationale peu réaliste, pétrie de bonnes intentions mais également de myopes préjugés. Ici dessous, le lecteur trouvera une tentative de dresser un portrait sans concessions d'un pays à la dérive

 

Le pays

Territoire situé à la croisée du Moyen-Orient, de l'Asie centrale et du sous-continent indien, l'Afghanistan est fortement conditionné par sa situation géopolitique. S'étendant sur environ 650 000 km2, c'est un État de forme compacte si ce n'est, au Nord-est, une curieuse protubérance poussant vers la Chine, le corridor de Wakhan. Avec l'Hindou Kouch et le Pamir qui le dominent de leurs sommets étagés de 3 000 à 7 000 mètres, c'est un pays très montagneux soumis à une forte sismicité. Sa terre, plutôt aride avec seulement 12% de terres arables, est parsemée de quelques belles plaines alluviales et d'oasis, mais la sécheresse sévit régulièrement. Le climat y est rude pour ses 32 millions d'habitants parmi les plus pauvres de la Terre.

Plus encore que des aléas climatiques ou bien à cause d'eux, c'est des hommes que viennent les maux dont souffrent les diverses populations de l'Afghanistan. La pluralité des ethnies, des langues, des cultures, des confessions pourrait être une richesse, c'est ici, la source d'un drame permanent. Depuis un demi-siècle, l'explosion démographique contribue largement à l'instabilité politique, économique et sociale ; la guerre et l'émigration sont pratiquement les seules issues envisagées jusqu'à ce jour.

La mosaïque afghane

Les Pachtounes

L'Afghanistan, c'est avant tout le Sud, le pays des "Afghans" proprement dits, le pays des Pachtounes. De Farah, à l'Ouest, à Jalalabad et Kaboul, à l'Est, en passant par Kandahar, ancienne capitale et berceau du mouvement taleb, et Ghazni, voici l'habitat traditionnel des turbulentes tribus pachtounes. Nomades ou sédentaires, celles-ci adhèrent toutes à l'islam sunnite et font preuve d'un excessif conservatisme patriarcal. Deux grandes confédérations rivales, les Durrani et les GhilzaÏ, les unissent ou les séparent à l'occasion. 

En 1747, leur union, sous la conduite d'Ahmed Chah, conduit à l'indépendance de l'Afghanistan enfin libéré de la tutelle de la Perse, l'actuel Iran. Tiraillé entre la volonté centraliste de ses monarques successifs et l'insoumission des tribus, l'État afghan échappe, au XIXème siècle, aux tentatives russe et anglaise de le conquérir par la force ou par la ruse.

Cependant, à l'Est, la moitié des Pachtounes (les 2/3 actuellement) étaient colonisés par les Britanniques qui les avaient incorporés à leur vaste empire des Indes. On les retrouve aujourd'hui, au Pakistan, l'un des États, nés en 1947, de la partition de cet empire. Dénommés "Pathans" par les Pakistanais, les Pachtounes de l'Est vivent autour de Peshawar et Quetta, dans ce qui était la Province de la frontière du Nord-ouest et qui est devenu, en 2010, le Khyber Pakhtunkhwa, la région pachtoune. On l'a symboliquement associée au col de Khyber, porte d'entrée majeure de l'Afghanistan par où transite toute l'aide internationale actuelle. Une portion de cette province, les zones tribales, échappait pratiquement au contrôle du pouvoir central. En 2018, elles ont été fusionnées avec la province fédérée.

Ainsi, depuis un siècle, cette frontière est-elle une source de conflits car, à Kaboul, on ne veut pas oubier l'idée patriotique du "Pachtounistan" réunissant toute l'ethnie. Les Pathans, reconnus comme peuple constitutif du Pakistan, fortement représentés dans l'armée, pilier majeur du puvoir central, sont plutôt réticents à cette union séparée. Ils préfèreraient la vassalisation complète de l'Afghanistan par le Pakistan, ce qui accroîtrait leur influence au sein de cet État. Tout en faisant face à une insurrection islamiste dans la province, Islamabad chapeaute le mouvement taleb, sans que, apparemment, cela n'émeuve les pays alliés du Pakistan.

Au nombre de 10 à 12 millions, les Pachtounes d'Afghanistan ne représentent que 40% de la population de leur État. Le reste se compose de tous les peuples qu'ils ont soumis depuis deux siècles.

Les persophones

Les gens de langue persane, la langue de l'Iran et du Tadjikistan voisins, sont plus nombreux, 12 à 14 millions. Avec 45%, ils se partagent entre les Tadjiks, au nord, y compris les Aïmaqs, (25%), à Hérat, Mazar-e-Charif, Baghlan, Kunduz, Faizabad, et les Hazaras de l'Hindou Kouch, au centre du pays (20%). Sauf une petite minorité de chiites, dits Farsiwans, la plupart des Tadjiks sont musulmans sunnites. Seuls entre tous les Afghans, plus urbanisés, les Tadjiks ne connaissent pas ou peu d'allégeance tribale.

Officiellement, les Tadjiks parlent "dari", la langue de la cour (du roi), eux nomment souvent leur idiome natal "farsi", le persan. Dans une grande partie du pays, ils sont les autochtones, "tadjik" signifiant sédentaire et donc, autochtone par rapport aux peuples nomades. Mais, au cours des siècles, ils ont subi l'envahissement progressif de leur terre, au nord, par les Turcs, au sud, par les  Pachtounes. Ainsi, à l'Est d'Hérat, la grande tribu des Durrani, qui a donné la dernière dynastie de rois afghans, s'est, au XVIIIème siècle, intercalée entre deux blocs de peuplement tadjik.

Au centre du pays se situe le Hazaradjat. Les montagnards hazaras sont chiites ; soutenus par l'Iran,  ce sont les ennemis jurés des talibans. Bien qu'en partie d'origine mongole, leur idiome propre, le hazaragi est un dialecte persan. Avant d'adhérer à l'islam chiite, ils étaient bouddhistes. C'est sur leur territoire, à Bamiyan, que se trouvaient les gigantesques bouddhas sculptés dans la roche que les talibans ont détruit à coups d'explosifs, en mars 2001.

Les turcophones

Dans les provinces voisines du Turkménistan et de l'Ouzbékistan, à Maïmana, Mazar-e-Charif, Baghlan, Kunduz, vivent des Turcs (9%, 3 millions environ), tous de tradition musulmane sunnite. Les plus nombreux sont les Ouzbeks suivis des Turkmènes ; quelques kazakhs vivent parmi eux.

Après 1920, plusieurs centaines de Kirghizes s'étaient installés dans le Pamir pour fuir la révolution bolchevique ; l'occupant soviétique les aurait expulsés dans les années 1980, et ils auraient été réinstallés en Turquie à leur demande, dans le village d'Ulupamir, près du lac de Van, en plein coeur du Kurdistan.

Les Kizilbachs, aux origines turques et persanes mêlées, parlent dari ; au nombre incertain de 30 000, ils sont pour la plupart, commerçants, et professent le chiisme duodécimain.

Les autres minorités

D'autres petits peuples, les Nouristanis, les Pachais et les Pamiris, à l'Est, les Baloutches et les Brahouis, au Sud, sont des minorités consistantes de la mosaïque afghane (4% du total). Baloutches, Brahouis et Pachaïs sont d'obédience sunnite ; les Nouristanis sont pour leur part, les derniers "infidèles" à avoir été islamisés de force à la toute fin du XIXème siècle. Comme d'autres petits peuples de la haute Asie centrale, les Pamiris sont chiites ismaéliens et leur maître spirituel est l'Agha Khan.

Pour être complet, il faudrait signaler également la présence de quelques milliers d'Arabes, de Juifs, d'Hindoustanis (des sikhs, notamment), de Mongols, de Tziganes, implantés depuis longtemps dans le pays. Petite ethnie iranienne, les Ormuri-Parachis, moins de 10 000 personnes autour de Kaboul, sont en voie d'absorption par les Pachtounes et les Tadjiks.

Kaboul, capitale de l'Afghanistan depuis 1773, est historiquement de peuplement pachtoune. Mais du fait de son rôle majeur depuis l'indépendance, du fait des guerres récurrentes, aussi, elle est devenue très cosmopolite. Les persophones (Hazaras et Tadjiks) y sont désormais majoritaires. Pendant longtemps, le dari, c'est à dire le persan, a été la seule langue officielle et de culture, la langue véhiculaire dans tout le pays. Beaucoup de Kaboulis d'origine pachtoune le pratiquent. Langue nationale depuis 1936, c'est seulement en 1978, avec l'arrivée des communistes au pouvoir, que le pachtou est véritablement devenu co-officiel. Si dari et pachtou sont officiels sur tout le territoire, d'autres langues peuvent l'être localement lorsqu'elles sont majoritaires.

L'Histoire récente

Le pays des Afghans a commencé à se moderniser sous Zaher Chah. En 1964, une Constitution est promulguée. Une démocratie limitée se développe chez les citadins. Des partis marxisants et islamisants apparaissent. En 1973, le prince Daoud instaure la République ; il la veut moderne et non-alignée ; les aides affluent de l'étranger. Mais le développement ne vient pas.

 Soutenu ouvertement par l'Union soviétique, le Parti démocratique du peuple afghan (PDPA), communiste, le renverse en 1978. Quatre chefs d'État, issus des deux factions que comporte ce parti, se succèdent au pouvoir. Avec des bases sociales limitées et citadines, le régime se trouve rapidement confronté à une guerre civile menée par divers partis islamistes, modérés comme le Jamiat-e-Islami de Rabbani et Massoud (Tadjiks), ou radicaux tels que le Hezb-e-Islami d'Hekmatyar (Pachtoune).

L'intervention brutale de l'Armée rouge, en 1979, se soldera au bout de dix ans, par un million de morts, cinq millions de réfugiés à l'extérieur, un pays en ruine. En 1989, le piteux retrait des Soviétiques aura de grandes répercussions sur le devenir de l'URSS. Le pouvoir communiste de Najibullah se maintient jusqu'en 1992, date à laquelle les "moudjahidins" (combattants) islamistes s'emparent de la capitale.

Le calvaire des Afghans est loin d'être terminé. Les vainqueurs, incapables de s'entendre, déchirés entre factions ethniques et religieuses rivales, se livrent alors une guerre sans merci. De 1992 à 1996, sept batailles pour la capitale vont finir de raser Kaboul. On comptera encore des dizaines de milliers de morts. Les Pachtounes ont perdu le pouvoir sans partage qu'ils exerçaient sur le pays. Les Tadjiks dominent, s'alliant tour à tour avec les Ouzbeks, les Hazaras et certains Pachtounes. Rabbani est désigné comme chef de l'État en 1992 avec Massoud pour ministre de la Défense.

Mais venue du Sud lointain, sortie des camps de réfugiés et des madrasas (écoles religieuses) au Pakistan, monte l'armée des talibans, les "étudiants en religion". Fort de l'appui pakistanais et saoudien, ce mouvement islamiste radical dirigé par le mollah Omar, arrive à s'imposer progressivement chez les Pachtounes d'où il est issu. Imposant une action centralisée et hiérarchisée sans failles, le mouvement parvient à transcender, au nom de l'islam, tous les clivages tribaux qui minent la société pachtoune.

La conquête du Nord et de Kaboul peut se réaliser. En 1996, la capitale tombe ; les talibans contrôlent les 3/4 du pays. Un régime d'un autre âge s'abat sur l'Afghanistan. Les citadines qui exercent une profession sont renvoyées à leurs foyers ; toute manifestation culturelle et artistique est prohibée ; les traditions les plus populaires sont bannies. Mais, le calme est rétabli, l'insécurité que faisaient régner les bandes rivales disparaît.

L'économie est réduite à sa plus simple expression. En lien avec les mafias et les services secrets pakistanais, la contrebande de produits de consommation se développe avec l'Asie centrale. La culture du pavot s'accroît spectaculairement et avec elle, le trafic de l'opium vers le Pakistan et la Russie. Les talibans prélèvent leur pourcentage, cependant, le mollah Omar finit par juger anti-islamique la culture du pavot. Celle-ci est effectivement interdite, mais pas le commerce de l'opium.

Dès 1998, les menées terroristes de Ben Laden, le milliardaire saoudien, et de son réseau islamiste transnational mettent l'Afghanistan sous les projecteurs. À la suite d'attentats meurtriers visant, en Afrique, les intérêts américains, Washington fait bombarder sans succès des camps militaires de Ben Laden. Ses protecteurs talibans auxquels il s'est associé étroitement, ne voient pas venir le danger d'une telle alliance. Le 9 septembre 2001, ils peuvent même se féliciter de l'assassinat de Massoud, leur implacable ennemi, par les sbires de Ben Laden.

Deux jours après, le monstrueux quadruple attentat-suicide perpétré par al-Qaida aux États-Unis va précipiter la fin du régime fondamentaliste. L'intervention américaine musclée, l'aide à l'Alliance du Nord qui s'était constituée autour de Massoud, le lâchage progressif par les tribus pachtounes vont avoir raison d'un régime mené par une idéologie arriérée quoique fortement structurée.

Depuis vingt ans

D'emblée, la coalition internationale mandatée par les Nations-Unies tente de construire un État de droit aux normes occidentales. Mais, avec son cortège de bavures, la guerre se poursuit contre les séides de Ben Laden. Les talibans peuvent alors conjuguer la défense de la "vraie"foi et le patriotisme viscéral des Pachtounes contre tout ce qui vient de l'étranger. Les gouvernements mis en place après la nomination de Karzaï à la tête de l'État, puis son élection, vont se montrer au dessous de tout, rongés par une corruption systémique. Après Karzaï, le président Ghani se montre parmi les chefs d'État les plus corrompus du monde entier.

Certes, des avancées sociétales, particulièrement pour les femmes et les enfants, seront établies. Mais leur réalité ne dépassera pas les grandes villes où les citoyens sont plus à l'écoute de la modernité. Suscitant un enthousiasme certain, la démocratie reste cependant très formelle et les disputes sur les résultats électoraux la discréditeront plutôt. Du fait de l'insécurité généralisée, aucun progrès économique n'aura lieu, seul le trafic de l'opium connaîtra une croissance spectaculaire. Bien que souhaitée par plusieurs chefs de l'Alliance du Nord, la fédéralisation de l'État ne sera même pas mise sur le tapis.

Les alliés vont déverser des milliards de dollars et d'euros qui, pratiquement, ne feront que transiter par l'Afghanistan. À part les armes détruites ou tombées aux mains de l'ennemi, les sommes fabuleuses engagées seront détournées de leurs objectifs, mettre sur pied un État et développer un pays. Les salaires des employés expatriés des ONG et des sociétés de sécurité retourneront en Occident. Les dons faits aux "seigneurs de la guerre" et aux chefs de tribu pour obtenir la paix sociale iront finir dans les banques qataries, émiraties et saoudiennes. L'argent de la corruption des gouvernementaux et de la drogue se répartira ici et là, loin du pays.

Dans les campagnes, la misère continue à sévir ; la demande d'un État fort et sécurisant existait mais ce sont les talibans, défaits mais pas éradiqués, qui vont l'assurer au fur et à mesure de leur reconquête. Dans les zones qu'ils controlent, ils installent une administration parallèle (gouverneurs de province, juges, bureaucratie islamique), modeste, effficace, incorruptible. Auprès du petit peuple pachtoun, ils regagnent le crédit qu'ils avaient perdu du fait de leur obsession fondamentaliste et de leur alliance avec les djihadistes transnationaux.

En mai 2011, la traque de Ben Laden se termine au Pakistan où il a trouvé refuge. Une unité spéciale de l'armée américaine l'exécute et enlève son corps qui sera jeté dans l'océan Indien. C'est sans doute la seule satisfaction qu'auront eue les Américains, celle de la justice ou de la vengeance, comme on voudra. Le mollah Omar qui avait été son parrain en Afghanistan et qui l'avait accueilli à bras ouverts, meurt en 2013 dans des conditions peu claires.

En 2017, le président Trump évoque le désengagement et le retrait à court terme des Américains. Britanniques et Français lui emboitent le pas. Ce sera le commencement de la fin d'une énorme mobilisation internationale pour sauver un pays de lui même. En février 2020, les talibans, d'un côté, le gouvernement du président Ghani qui a succédé à Karzaï, et les États-Unis, de l'autre, entament des pourparlers à Doha, au Qatar. Ils n'aboutissent pas vraiment si ce n'est qu'ils confirment la volonté américaine d'abandonner le pays aux mains des talibans.

Équipée et entrainée à grands frais, l'armée nationale afghane subit de terribles pertes. Pressentant la déroute et la précipitant, les soldats et les miliciens se débandent par milliers. Il ne reste plus aux gouvernementaux qui tenaient jusque là des propos rassurants, qu'à assurer leur repli à l'étranger.

Le retour des talibans à Kaboul est un tournant historique. Il confirme que le patriotisme allié à la foi représente une force sociale que même les armées les plus sophistiquées ne peuvent vaincre. Mais, l'expérience le prouve amplement, la foi ou l'idéologie aux commandes des peuples conduit à la dictature et, celle-ci, au désastre. Le martyre des peuples d'Afghanistan ne fait que se prolonger. Puisse la communauté internationale en tirer une leçon universelle.

Cet article est la réécriture d'un précédent texte paru en octobre 2001, en "Lettre ethniste", sur le site de Ben Vautier, "ethnisme.com"

 

Les peuples d'Afghanistan

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