Jean Castèla, inculpé dans l’affaire Érignac, s'exprime dans la revue Lo Lugarn
En ce début d'année 2026 je tiens tout particulièrement à vous adresser mes meilleurs vœux.
Je vous rappelle que je suis toujours aux côtés des peuples opprimés, plus particulièrement le peuple Amazigh et en luttant pour la liberté de l'Occitanie je lutte aussi pour l'ensemble des autres peuples dominés, économiquement, culturellement, politiquement.
Ci dessous un article en Français que vous trouverez dans le nouveau numéro de notre revue Lo Lugarn.
Vous pouvez vous abonner à cette revue ou la lire gratuitement en la téléchargeant au format pdf ICI
Lo convidat del Lugarn : Jean Castèla
· Peux-tu te présenter rapidement à nos lecteurs ?
Je suis né à Nice, issu d’une vieille famille niçoise par ma mère (originaire de La Brigue, annexée par la France en 1947 seulement). Mon grand-père paternel était languedocien, de Nissan-lès-Ensérune, venu s’installer à Nice dans l’entre-deux-guerres, où mon père est né.
J’ai effectué toutes mes études à Nice jusqu’à la Licence puis j’ai passé l’agrégation de Géographie. Je suis en Corse depuis 1985 et travaille à l’Université de Corse, responsable en particulier de la formation des Guides Conférenciers.
Je dirige un Institut (INEACEM) depuis 2006, Institut d’Études Appliquées des Civilisations et des Espaces Méditerranéens, aux nombreuses activités dans le domaine de la culture, de la valorisation du patrimoine, de l’éducation et de projets de développement économique s’appuyant sur le levier culturel.
· Quel bilan dresses-tu du Syndicat Occitan que tu avais créé ?
J’ai effectivement été à l’origine de ce syndicat mais j’ai été affecté en Corse immédiatement après et n’ai donc pu poursuivre mon action. Par contre j’ai milité aussitôt dans le syndicat nationaliste S.C.I. (Sindicatu Corsu di l’Insignamentu), qui faisait partie intégrante de la stratégie de la Lutte de Libération Nationale dont la direction politique était assurée par le F.L.N.C. (cf le « Livre blanc »).
D’abord membre du Conseil Syndical, j’en ai ensuite assuré les fonctions de secrétaire général, à l’époque où nous luttions pour un CAPES de Corse monovalent, et non bivalent comme le voulait le ministère. Nous avons obtenu ce CAPES monovalent grâce à l’implication de la globalité des composantes de la lutte. Je pense que l’erreur fondamentale en Occitanie, Bretagne, Pays Basque, etc, est d’avoir accepté le piège de la bivalence. En Corse un enseignant détenteur du CAPES ne peut enseigner que du Corse, ce qui interdit toute ambiguïté. Depuis les sites bilingues se sont multipliés.
· Ton père Paul Castela vient de mourir. Que penses-tu de son action et de son œuvre ? Comptes-tu la poursuivre ?
Mon père a toujours été attaché à l’occitanisme et il m’a transmis cette passion. Il a publié de nombreuses études sur la question occitane et un très grand nombre de livres sur Nice et le Païs Nissart. Je m’en rendais compte de son vivant mais à sa disparition en mars dernier j’ai pu constater avec étonnement le rayonnement de son œuvre par le grand nombre de témoignages qui se sont manifestés. Il avait une connaissance impressionnante de l’évolution de la ville de Nice, au point d’avoir joué un rôle décisif dans le classement de Nice au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Il avait créé l’Institut d’Études Niçoises en 1977 qui a connu une activité multiple. Depuis deux ans je me suis investi au sein de cet institut afin de poursuivre son œuvre.
· Une autre grande figure de Nice, le fontanien Ben Vautier vient de disparaître. Que représente-t-il pour toi ?
Ben Vautier représente beaucoup pour moi car je me souviens fort bien de ses interventions toujours riches et passionnantes lors de réunions du mouvement occitan. J’ai toujours eu une grande admiration pour son engagement courageux, assumant et se battant pour des positions loin d’être majoritaires. Par ailleurs, Ben est bien évidemment un immense représentant de cette « École de Nice » qui a porté si haut l’art contemporain. Sa grande présence aujourd’hui à Nice (avec notamment des citations sur chaque arrêt du tram de la ville) est réconfortante, exprimant avec son génie l’âme occitane de la cité.
· Tu es passé du nationalisme occitan au nationalisme corse. Quel a été ton cheminement ?
Militant occitaniste, j’ai vécu de l’intérieur son évolution à la fin des années 1970. J’ai même écrit mon mémoire de maîtrise sur « les pouvoirs dans la viticulture languedocienne », en 1980, très marqué par les événements dramatiques de Montredon. Dans le même temps je suivais de près la situation en Corse car de nombreux insulaires vivaient à Nice, et à cette époque les étudiants corses y étaient très présents en l’absence d’Université à Corti (celle ouverte par Pasquale Paoli ayant été immédiatement fermée par les Français dès la conquête militaire en 1769). Fortement sensibilisé aux drames qui se sont déroulés en Corse (Cave d’Aleria en 1975, affaire Bastelica-Fesch en 1980), j’ai tout naturellement participé au mouvement nationaliste dès mon affectation en Corse en 1985, sur un plan syndical et politique. J’y ai vécu des années décisives, dans un contexte extrêmement difficile et tendu, tout spécialement dans le milieu enseignant. La montée en puissance du mouvement patriotique corse s’est faite au prix d’immenses sacrifices et d’un engagement exemplaire. Des scissions sont intervenues, la principale en 1990 lorsqu’un élan majoritaire (axe Cuncolta – FLNC canal historique) a refusé l’arrêt de la lutte et les compromissions avec l’État. L’affrontement dramatique entre nationalistes (1995/1996) est un tournant fondamental, au-delà des drames humains, que j’ai malheureusement vécu de près.
· Tu as été inculpé dans l’affaire Érignac et pour des attentats attribués au FLNC, condamné à 30 ans de prison puis acquitté en appel en 2006, quelles leçons tires-tu de ton expérience judicaire et carcérale ?
L’État français a engagé une action répressive sans précédent au lendemain de l’assassinat du préfet Érignac. Des centaines d’arrestations, dans tous les milieux, sur la base d’une multitude de « pistes » couvrant un éventail aussi large que fantaisiste, ont frappé les Corses. L’une de ces « pistes », dite « intellectuelle », m’a concernée, d’où mon arrestation en novembre 1998. Cela m’a valu 2671 jours (7 ans et 4 mois) de détention « préventive » (un record), dans les conditions sanitaires et de promiscuité d’une maison d’arrêt (Fleury Mérogis et Fresnes). Condamné dans un premier temps en 2003 à 30 ans de prison, j’ai été acquitté sur ces mêmes faits en 2006 pour l’affaire Érignac.
Cependant, ce que l’on oublie le plus souvent, j’ai été condamné à 10 ans de prison pour des attentats remontant à 1994 (palais de justice, rectorat, hôtel des impôts). Élément important pour rappeler qu’une lutte ne se limite pas aux aspects théoriques et que les avancées ne sont jamais octroyées mais arrachées.
· Quels ont été les soutiens dans cette épreuve ?
Un militant politique connaît les risques inhérents à son engagement, surtout dans un contexte comme celui de la Lutte de Libération de la Corse dans ces années 1980/1990. De ce fait le problème n’est, pour ma part, en rien personnel. Je me suis toujours senti libre dans ma cellule de 9 m2, la prison étant avant tout une affaire mentale. Par contre on souffre pour l’entourage et les proches qui, eux, peuvent très mal vivre cette situation.
Les soutiens ont bien entendu été politique mais les plus touchants sont venus de personnes ne partageant pas mes convictions et qui m’ont assuré d’une solidarité sans faille. Ce genre d’épreuve est un révélateur exceptionnel, confirmant les vrais amis et en faisant émerger bien d’autres.
· As-tu tourné la page du nationalisme indépendantiste corse ou continues-tu de militer activement ?
Je ne comprendrai jamais comment un militant politique peut abandonner voire renier ses engagements. Je suis viscéralement pour que la nation corse s’émancipe (comme d’autres nations bien sûr), obtienne sa souveraineté pleine et entière. Je pense que cela passe par la définition d’un corps électoral rigoureusement défini et l’exercice d’un pouvoir législatif sans restriction. Le concept d’indépendance demande à être défini dans un cadre plus large, celui de solidarités internationales d’autant plus nécessaires que la démographie de l’île l’impose. Pour être parfaitement clair, je suis résolument pour l’indépendance de la Corse.
Quant au militantisme, bien évidemment je poursuis sans faille cette lutte dans laquelle je me suis impliqué depuis une quarantaine d’années. Avec des adaptations liées à un contexte qui a fortement changé. Militer ne se limite pas à appartenir à un mouvement, en y étant encarté. Ce nationalisme-là a profondément changé. À mes yeux il n’existe plus. Quand les trois-quarts des votants soutiennent le nationalisme en Corse, comme cela est le cas depuis une dizaine d’années, cela mérite réflexion. Les courants antérieurs sont caducs et la situation bien plus complexe que les media peuvent le faire apparaître à l’extérieur. Un consensus existe sur les questions fondamentales (culture, langue, économie, développement durable, environnement).
Pour ma part, et comme beaucoup, le militantisme est une implication quotidienne sur des projets et des actions concernant l’ensemble de la société corse. Je m’implique tout spécialement dans l’action éducative car la nouvelle génération est bien différente que celle des années 1970… N’oublions pas que pour un jeune de 25 ans l’histoire du mouvement nationaliste corse représente à peu près la même chose que la guerre de 1870… Pour lui, les raisons de lutter ne sont plus les mêmes : l’Université de Corse existe depuis 1981, la langue corse est enseignée (y compris dans des sites publics bilingues), il peut rester et travailler en Corse, etc. Il est nécessaire de redéfinir le nationalisme politique, mais force est de constater que la nouvelle génération, bien moins politisée, n'est pour l’heure guère novatrice.
· Quelle analyse fais-tu de la situation politique dans l’île, notamment le clivage entre les forces politiques corses qui veulent saisir l’offre d’autonomie décaféinée de l’État français et celles qui la rejettent ?
La situation politique corse est très complexe car la plupart des mouvements regroupent aujourd’hui en leur sein des nationalistes (tels que définis en fonction de critères anciens) et des corsistes (non nationalistes, souvent issus de mouvements représentés en France, notamment clanistes). Les distinctions entre « autonomistes », indépendantistes », « modérés », « nationalistes » ne sont plus vraiment efficientes. L’absence de programme politique global avec des orientations nettement définies, de projet de société, est évidente. Malheureusement les positionnements sont établis avant tout sur la base de rapports humains (souvent délétères) entre les responsables et non pas sur le fond. La déception en Corse est grande au regard de l’immense espoir suscité par l’arrivée au pouvoir à la Collectivité de Corse des nationalistes unis en 2015. Déception d’autant plus forte qu’aucune alternative n’émerge pour l’heure. De ce fait les discussions avec l’État ne peuvent être que faussées en l’absence d’un véritable rapport de force.
Il ne faut pas oublier que cette négociation sur l’autonomie n’est liée qu’à la situation insurrectionnelle engendrée par l’assassinat d’Yvan Colonna, et l’affolement de l’État qui s’en est suivi. Le mouvement national n’ayant alors aucun projet élaboré, cela explique la nature de « négociations » interminables qui ne peuvent déboucher que sur une coquille vide. Au sein de la société corse, ce débat est totalement étranger ou presque. Il le sera tant que le mouvement national n’aura pas fait, dans toutes ses composantes, sa rénovation.
· Que penses-tu de la situation dans l’État français ?
J’avoue suivre cela depuis l’autre côté de la Méditerranée, car si la tutelle française demeure forte (pour le moins…) c’est d’abord la situation en Corse qui m’intéresse. Comme celle des autres espaces soumis du même type. L’impression générale est que la France, qui a vécu sur le « mythe national » (parfaitement analysé par Suzanne Citron dont on ne peut que recommander la lecture) connaît une décomposition spectaculaire. Cet État vit sur le fantasme d’une grandeur passée, avec une classe politique au diapason d’une médiocratie ambiante. De ce fait le jacobinisme n’est plus de la même nature qu’autrefois. Les approches économistes priment et la dilution au sein de l’Union Européenne modifient bien des aspects. Pourtant, la question des « nations sans État » demeure un repoussoir dès qu’une proposition émerge au Parlement (le vote sur l’autonomie de la Corse, même « décaféinée », en sera la prochaine illustration). Il manque des hommes politiques de la trempe d’un Michel Rocard (célèbre pour un discours historique à l’Assemblée Nationale à Paris reconnaissant de facto le fait colonial en Corse). Bien évidemment la montée des populismes est un danger viscéral, non limité à la France il est vrai, mais avec des racines néfastes.
· L’occitanisme politique (P.N.O., POC) et même culturel n’est pas dans une situation brillante. Comment en est-on arrivé là ? Quelle stratégie pour sortir la tête de l’eau et avancer face à un État viscéralement jacobin ?
Je pense réellement qu’il y a une nécessaire adaptation à un environnement totalement différent de celui des années 1960/70. Le contexte international a résolument changé, les préoccupations de la jeunesse sont aux antipodes, les outils médiatiques ont bouleversé les rapports sociaux. Sans rien abandonner des revendications fondamentales, il est nécessaire d’être à l’écoute des nouvelles générations vivant des problématiques totalement nouvelles. L’affaiblissement pour ne pas dire la disparition des idéologies est une question centrale. Le dégagisme à la mode, sous toutes les sphères, est l’expression de cette absence de projet politique global. L’heure n’est pas à donner des leçons et affirmer des certitudes, comme beaucoup d’experts auto-proclamés qui encombrent les ondes, les plateaux de télévision et les réseaux sociaux. La priorité, me semble-t-il, est de réfléchir au sein de nos peuples à la nécessaire adaptation et réactualisation de concepts politiques pour relancer des dynamiques populaires aujourd’hui absentes.
· Quel message souhaites-tu faire passer à nos lecteurs ?
J’adresse un message fraternel aux lecteurs du Lugarn que je suis depuis tant d’années. J’ai retrouvé occasionnellement des militants occitanistes depuis ma sortie de prison en 2006, toujours avec le plus grand plaisir. Bien qu’ayant fait le choix de vivre en Corse, je ressens toujours les mêmes vibrations en terre occitane. C’est avec le plus grand plaisir que j’ai répondu à ces questions, en fonction de mes convictions personnelles. Le seul message que je puisse adresser, avec ma modeste expérience, est que l’on n'obtient rien sans lutter.
/image%2F0561071%2F20260103%2Fob_99beee_imm034-34-copie-2-copie.png)
